Silver Shekel, Year 3 : 68/69 CE. Première révolte juive : 66-73 CE. Destruction du Second Temple.
et Dr David Ohnona, CEO Memories Foundation, ex-inspecteur général à l’IAA en charge du trafic d’antiquités
L’Arche, novembre-décembre 2022
La numismatique, ou étude des monnaies, est l’une des spécialités essentielles de l’archéologie.
Outre l’attrait et la fascination exercés par les pièces antiques, celles-ci sont un critère de datation
irremplaçable lors des fouilles archéologiques.
Connaissez-vous l’origine de la monnaie ? Elle est très ancienne mais impossible à situer et
dater avec précision. On peut supposer que les hommes ont pratiqué le troc dès la période néolithique,
lorsque les populations ont commencé à se sédentariser. Il s’agissait d’échanger leurs biens dans le but
d’obtenir ce dont elles avaient besoin ou ce qu’elles recherchaient, alors que la monnaie n’existait pas encore.
Au cours des siècles, les échanges vont s’intensifier et devenir de plus en plus complexes. Le troc est désormais
inefficace et une forme primitive de monnaie voit le jour, probablement constituée, à l’origine, de petits objets
précieux naturels (coquillages) ou artisanaux.
Certains produits servent aussi de monnaie d’échange. Ainsi le sel, salaire — salarium —
dans le monde romain : le légionnaire touchait sa solde en sel, qui avait les caractéristiques d’une monnaie,
commode et divisible en unités plus petites.
L’apparition des premières pièces de monnaie coïncide avec les progrès de la métallurgie. La plus ancienne pièce
jamais retrouvée remonte au VIIe siècle avant notre ère et fut frappée en Asie Mineure à l’époque du
légendaire roi Crésus.
Qu’en est-il en Israël ?
Signalons d’abord que le laboratoire d’études des monnaies de l’Autorité des Antiquités d’Israël possède la plus
grande collection de pièces antiques : 800 000 spécimens sont conservés dans le « coffre-fort »
de l’unité dirigée par le docteur Robert Kool. Plus de 150 000 pièces sont identifiées, datées et publiées.
Les archéologues israéliens font preuve d’une attention toute particulière lors des fouilles, avec l’utilisation
de détecteurs de métaux et un tamisage de la terre afin de trouver jusqu’aux plus petites pièces, qui ne mesurent
parfois que quelques millimètres ! Les pièces découvertes ont des origines très diverses, rappelant que la
terre d’Israël est un pont entre trois continents (Afrique, Asie et Europe) et a vu se succéder de nombreux peuples.
La plus ancienne monnaie trouvée en Israël, à Jérusalem, est un tétradrachme (soit quatre drachmes) grec en argent,
et date du VIe siècle avant notre ère.
L’origine du shekel
Quelle est l’origine du shekel, la monnaie actuelle de l’État d’Israël ? C’était d’abord une unité de poids,
correspondant très approximativement à 11 grammes d’orge. Le shekel de l’Ancien Testament ou sicle du Nouveau
Testament, remonte à l’époque biblique où le terme désignait une mesure de poids, comme mentionné dans la
Genèse :
Abraham a accepté les termes d’Ephron. Abraham a payé à Ephron l’argent qu’il avait nommé lors de l’audition
des Hittites — quatre cents sicles d’argent, au taux des marchands.
Genèse 23 :16
L’étymologie du mot est très intéressante : sa racine est la même que celle du mot lishkol,
« peser » en hébreu, de même que celle du nom de la ville Ashqelon (Israël). L’exactitude
de la pesée est d’ailleurs liée aux notions de justice et d’honnêteté, tellement importantes dans le judaïsme.
Le shekel est ensuite devenu une monnaie, utilisée de Carthage à Tyr, c’est-à-dire dans plusieurs grandes cités
de l’Antiquité.
Le Temple et le demi-shekel
Avant que n’éclate ce que les historiens nomment traditionnellement la « guerre juive » ou
Grande Révolte (de 66 à 73 de notre ère), d’abondantes quantités d’or et surtout d’argent circulaient dans le
Temple de Jérusalem. En effet, chaque Juif âgé de plus de 20 ans devait verser une taxe annuelle en métal d’argent
correspondant à un demi-shekel. Cette taxe pourrait remonter à l’époque de Néhémie (Néhémie 10, 33-34), et elle
reposait sur un texte de la Loi :
Voici ce que donneront tous ceux qui seront compris dans le dénombrement : un demi-sicle, selon le sicle
du sanctuaire […] Le riche ne paiera pas plus, et le pauvre ne paiera pas moins d’un demi-sicle, comme don
prélevé pour l’Éternel, afin de racheter leurs personnes.
Exode 30, 11-16
De ce point de vue, le Temple avait un caractère de véritable Banque Nationale. Le trésor permettait entre autres
l’entretien et la maintenance de l’enceinte du sanctuaire, et aussi l’achat d’offrandes d’animaux. Cette pratique
s’appliquait non seulement aux Juifs vivant en Terre d’Israël, mais aussi aux Juifs vivant en dehors de la Terre
d’Israël, ainsi que l’explique l’historiographe Flavius Josèphe, qui précise que le tribut monétaire annuel du
demi-shekel au Temple de Jérusalem équivalait à deux drachmes athéniennes (Antiquités, 18 : 9-1).
Le demi-shekel, pièce mythique
Le demi-shekel, ou maratsit hashekel en hébreu, est une des pièces de monnaies « mythiques »
de la numismatique. Plusieurs spécimens ont été retrouvés lors de fouilles archéologiques. Les pièces sont en argent
presque pur (teneur en argent : 98 %) et sont gravées de différents symboles.
Lorsque la première révolte juive a éclaté (66 à 73 de notre ère), l’autorité juive a commencé à frapper ses propres
pièces. Les symboles, les inscriptions et le fait même de leur frappe ont exprimé le but de la révolte : la
restauration de l’autonomie et de l’indépendance. Les pièces portaient des inscriptions en écriture hébraïque ancienne
citant l’année d’émission, la valeur de la pièce et des légendes telles que « Jérusalem la Sainte »
et « Pour la rédemption de Sion ». Leurs motifs incluent les quatre espèces, une branche
avec trois grenades et un calice, symboles du Temple.

Silver Shekel, Year 3 : 68/69 CE. Première révolte juive (66-73 CE). Frappé à Jérusalem,
cette pièce porte un calice sur l’avers et une branche à trois grenades sur le revers.
L’une des plus célèbres faisait partie d’un trésor de 14 monnaies, frappé à Jérusalem pendant la révolte et trouvé
près de la synagogue de Massada. Elle porte l’inscription « Jérusalem la sainte » sur l’avers
et le symbole d’une branche à trois grenades avec l’inscription « shekel » sur le revers.
Elle a été frappée à Jérusalem en 67-68 de notre ère et mesure 24 mm de diamètre.

À gauche : « Shekel Israel, Year 3 ». À droite : « Jerusalem the Holy
— Yerushalayim Ha Kedosha ».
La grenade, symbole du judaïsme
La grenade est un élément essentiel dans le judaïsme : elle est mentionnée 32 fois dans la Bible et symbolise
notamment le nouvel an juif. On la retrouve sur différents supports, sur les linteaux et architraves dans des
synagogues antiques comme à Umm el-Qanatir dans le Golan.
Jérusalem, cité de la monnaie
Même après que Jérusalem eut cessé d’être la capitale d’Israël, elle a continué à frapper des monnaies :
pendant la période romaine, lorsque la ville s’appelait Aelia Capitolina, de nombreuses pièces portent
le nom et le portrait de l’empereur régnant et présentent la « Judée captive » —
« Judea capta » — sous la forme d’une femme prisonnière sous un palmier et,
placé de l’autre côté de l’arbre, un captif juif barbu avec les mains attachées dans le dos.

L’avers montre le portrait de l’empereur. Le revers présente une femme prisonnière sous un palmier
et un captif juif barbu, les mains attachées dans le dos, avec l’inscription « IVDEA CAPTA ».
Des pièces furent émises à Jérusalem à la fin de la période byzantine et au début de l’arabe, et même jusqu’à
l’époque des croisés. La frappe de monnaie à Jérusalem s’est donc poursuivie par intermittence pendant près de
mille six cents ans, de 380 avant notre ère jusqu’à environ 1200. Le nom de Jérusalem a été changé plusieurs
fois et est inscrit sur les pièces, en utilisant la langue du moment.
Du shekel antique au shekel moderne
Après une longue interruption de plusieurs siècles, la frappe a été reprise par l’État d’Israël, qui a émis ses
premières pièces en 1948, la monnaie étant l’un des symboles de l’indépendance nationale juive. Le shekel
israélien moderne a remplacé la livre israélienne en 1980. Le nouveau shekel NIS (New Israeli Shekel)
est la monnaie actuelle depuis 1985.