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Tel Dan

Carl Buchalet
10 min de lecture
Tel Dan
Dossier
Archeologie

À la croisée de l’histoire,
de l’archéologie et de la Bible

Tel Dan, situé à la frontière septentrionale d’Israël, est un site archéologique d’une importance majeure pour l’histoire biblique et proche-orientale.

© Shutterstock

Par
Brigitte Ohnona Mannheim
— Archéologue
Et
Dr David Ohnona
— CEO Memories Foundation, ex-inspecteur général à l’IAA en charge du trafic d’antiquités

Son histoire remonte à l’âge du Bronze (troisième millénaire avant notre ère) et s’étend jusqu’à la période romaine. Ce site a joué un rôle clé dans les dynamiques culturelles, religieuses et politiques de la région, notamment à travers son association avec la tribu de Dan et le royaume d’Israël. Il est situé dans une magnifique réserve naturelle où le fleuve Jourdain commence sa descente vers le lac de Tibériade. C’est donc un site historique, à la croisée des routes antiques, près d’un cours d’eau douce, dans une région désertique.

La rivière Dan est, avec sa consœur Banias, l’un des joyaux naturels d’Israël. Elle fournit au pays près de 250 millions de mètres cubes d’eau par an.

Le site archéologique de Dan a commencé à être fouillé, de manière sommaire, en 1963. En 1966 et 1967, des fouilles de sauvetage ont été entreprises sous la supervision d’Avraham Biran. Elles se sont poursuivies pendant une trentaine d’années. Depuis 2005, une nouvelle génération de chercheurs a repris le travail sous la direction de David Ilan, Ryan Byrne et Nili Fox.

Carte archeologique du site de Tel Dan
Carte du site — Plan de Tel Dan montrant les principales structures : la porte cananéenne (2200 av. J.-C.), la porte israélite (780 et 925 av. J.-C.), le sanctuaire au veau d’or et les sources du Jourdain.

Commençons par les origines…

Tel Dan était initialement une ville cananéenne prospère, connue sous le nom de Laïsh. À l’âge du Bronze II (environ 2000-1200 avant notre ère), Laïsh, situé près des sources du Jourdain, profitait d’un climat fertile et se trouvait à la croisée de routes commerciales reliant la Phénicie (Tyr et Sidon), la Syrie, et la vallée du Jourdain. Les fouilles archéologiques ont révélé des fortifications massives, témoignant de son importance.

La porte d'Abraham ou porte cananeenne de Tel Dan, datant du XVe siecle avant J.-C., protegee par une toiture moderne
La Porte d’Abraham — Ou porte cananéenne, datant du XVe siècle avant J.-C. Composée de trois arches en briques de terre crue, c’est l’un des plus anciens exemples d’arc en plein cintre connu dans l’architecture du Proche-Orient.
© DR

La Porte Cananéenne

La porte Cananéenne ou porte d’Abraham, datant du XVe siècle av. J.-C., est un des vestiges impressionnants de cette période. Elle témoigne de l’importance de la ville à l’époque cananéenne, bien avant l’installation de la tribu de Dan. Elle servait d’entrée principale à la ville de Laïsh.

La porte est faite de briques de terre crue, un matériau typique de l’architecture cananéenne de l’âge du Bronze. Or, contrairement à la brique cuite qui est à peu près indestructible (à moins de la briser), la brique séchée a tendance à se décomposer sous l’action de l’eau. Avec le temps, la pluie finit par littéralement faire fondre les briques séchées. Or, nous avons sous les yeux une énorme structure de briques séchées qui a résisté au temps sur plus de trois mille six cents ans !

Un prodige de conservation

Sa préservation vient du fait qu’elle était enfouie. On comprend pourquoi les fouilleurs ont décidé de la protéger en la coiffant d’une gigantesque toiture de fer et de plastique, afin de ne pas laisser la pluie la détériorer.

Elle est composée de trois arches en briques, ce qui en fait l’un des plus anciens exemples d’arc en plein cintre connu dans l’architecture du Proche-Orient. Ce chef-d’œuvre d’ingénierie antique montre que les Cananéens maîtrisaient des techniques architecturales avancées.

Son bon état de conservation en fait un site unique pour imaginer les systèmes défensifs des villes antiques du Levant. Après la conquête de la ville par la tribu de Dan, cette porte a été progressivement abandonnée, et une nouvelle porte a été construite plus tard, datant de l’époque israélite.

La conquête par la tribu de Dan

La Bible (Juges 18 : 7, 27-28) décrit Laïsh comme une ville paisible et isolée, dont les habitants vivaient « en sécurité », sans alliance avec d’autres cités cananéennes. Cela aurait facilité sa conquête par la tribu de Dan qui, ayant du mal à s’installer dans son territoire initial près des Philistins, a migré vers le Nord et a conquis Laïsh. Cette migration marque un changement territorial pour la tribu, qui s’établit dans cette région fertile mais éloignée du centre du royaume d’Israël.

On situe la conquête au XIIe siècle avant notre ère (âge du Fer I). Elle est rapportée dans le Livre des Juges (18), avec plusieurs étapes. Des explorateurs de la tribu de Dan découvrent Laïsh et rapportent qu’elle est vulnérable. Une troupe de six cents hommes s’empare ensuite de la ville, tue ses habitants et brûle ses maisons. Les Danites reconstruisent la ville et la renomment Dan.

Sur le terrain, les fouilles ont révélé des traces de destruction violente aux alentours du XIIe siècle av. J.-C. qui pourraient correspondre à la conquête mentionnée dans la Bible.

Le sanctuaire de Jéroboam Ier

Tel Dan devint un centre culturel et politique majeur du royaume du Nord sous Jéroboam Ier, vers 930 avant notre ère

Sous la monarchie unifiée de David et Salomon (vers 1000-930 avant notre ère), Tel Dan était une ville frontalière du nord du royaume. Après la division du royaume en Israël (Nord) et Juda (Sud), Tel Dan devint un centre cultuel et politique majeur du royaume du Nord sous Jéroboam Ier, vers 930 avant notre ère (1 Rois 12 : 26-30).

Après la scission du royaume unifié sous Salomon, Jéroboam Ier, roi du royaume du Nord, craignait que ses sujets ne continuent à se rendre au Temple de Jérusalem (situé dans le royaume de Juda). Pour contrer cette influence religieuse et politique, il établit deux sanctuaires concurrents, l’un à Béthel, l’autre à Dan, où il plaça des veaux d’or pour représenter Dieu (1 Rois 12 : 28-30). La Bible critique sévèrement ces sanctuaires, considérés comme des lieux d’idolâtrie et un abandon du culte exclusif à Jérusalem.

Le sanctuaire de Tel Dan — vestiges de la plateforme sacrificielle avec cadre metallique moderne illustrant la hauteur originale de l'autel
Le sanctuaire de Tel Dan — Les fouilles ont mis au jour une structure massive correspondant à un autel sacrificiel, reposant sur une grande plateforme en pierre. Un cadre métallique moderne illustre la hauteur originale de l’autel (environ 3 mètres).
© David Ohnona

Le sanctuaire de Tel Dan est l’un des sites archéologiques les plus importants pour comprendre le culte dans le royaume d’Israël. Les fouilles ont mis au jour une structure massive correspondant à un autel sacrificiel. Il repose sur une grande plateforme en pierre, identifiée comme la base de l’autel mentionné dans la Bible. Sur le terrain, un cadre en métal moderne a été installé pour illustrer la hauteur originale de l’autel, qui aurait mesuré environ 3 mètres. Il contenait des traces de cendres et d’ossements, suggérant l’existence de sacrifices d’animaux.

Le sanctuaire était situé sur une « hauteur » (en hébreu, Bāmâ), terme souvent utilisé dans la Bible pour désigner des lieux de culte en dehors de Jérusalem. Il semble avoir été un lieu central de pèlerinage pour le royaume du Nord. On a retrouvé des fragments de pieds de statues en métal, possiblement des représentations de divinités ou du veau d’or mentionné dans la Bible, ainsi que des petites colonnes et bassins utilisés pour des rituels de purification. Le sanctuaire aurait été détruit en 732 av. J.-C. lorsque les Assyriens, sous le roi Tiglath-Phalasar III, conquirent la région du nord d’Israël.

La porte israélite

Il faut également s’attarder sur l’entrée de la ville qui était contrôlée par une double porte, extérieure et intérieure, toutes deux construites avec d’énormes pierres de basalte. Une place de 400 m2 devant la porte extérieure donnait au défenseur, sur les tours de gardes, une vision parfaite des entrées et sorties de la ville. Des milliers de pas ont lissé la chaussée qui mène à la porte intérieure.

Elle est la mieux préservée et montre l’agencement des portes des cités israélites de l’époque biblique : quatre salles de garde, distribuées deux par deux de chaque côté d’une ruelle pavée ; le seuil est constitué d’une énorme pierre et comprend un butoir et les gonds sur lesquels reposaient alors de très lourdes portes de bois.

Le roi se leva et prit place à la porte. On fit savoir à tout le peuple que le roi était assis à la porte, et tout le peuple se présenta alors devant le roi.

Samuel II — 19, 9

Contrairement à la cananéenne, la porte israélite n’était pas construite au-dessus du rempart, mais au milieu. Devant elle, un banc a été mis au jour et rappelle la place où s’asseyaient les anciens de la ville comme l’évoque la Bible à maintes reprises (Genèse 19, 1 ; Psaumes 119, 13 ; Ruth 4, 1-2). À côté de l’embrasure de la porte, quatre pierres ornées qui servaient de base à un dais ont été retrouvées. C’est vraisemblablement sous ce dais que siégeait le roi ou le juge à son arrivée dans la ville.

La Stèle de Tel Dan

La Stele de Tel Dan — inscription en arameen ancien mentionnant la Maison de David
La Stèle de Tel Dan — Stèle en basalte noir brisée en fragments, contenant la première mention extrabiblique de la « Maison de David ». Datée du IXe siècle av. J.-C., l’inscription est en araméen ancien et en alphabet phénicien.

Autre découverte majeure : la Stèle de Tel Dan est l’une des trouvailles archéologiques les plus importantes pour l’étude de l’histoire biblique. Mise au jour le 21 juillet 1993, elle est célèbre pour contenir la première mention extrabiblique du nom « Maison de David », offrant une preuve archéologique de l’existence historique d’une dynastie davidique.

Il s’agit d’une stèle en basalte noir, brisée en plusieurs fragments. Elle mesurait probablement environ 90 cm de hauteur, avant d’être fragmentée et réutilisée dans des constructions ultérieures. Le texte est rédigé en araméen ancien, une langue sémitique utilisée dans la région aux IXe-VIIIe siècles av. J.-C. L’inscription est en alphabet phénicien, typique des inscriptions royales de cette époque. La stèle est datée du IXe siècle avant notre ère, soit environ un siècle après le règne du roi David (vers 1000 avant notre ère).

L’inscription est fragmentaire, mais certaines parties sont lisibles. Elle semble relater une victoire militaire d’un roi araméen contre les royaumes d’Israël et de Juda. L’un des passages les plus significatifs mentionne « la Maison de David » ( בית דוד ), une référence probable à la dynastie fondée par le roi David. D’autres fragments suggèrent des conflits avec les rois d’Israël et de Juda, sans mentionner directement leurs noms.

Attribution historique

Cette stèle aurait été érigée par Hazaël, roi de Damas (vers 842-805 avant notre ère), un puissant souverain araméen qui a mené plusieurs campagnes contre Israël et Juda. Selon la Bible (2 Rois 8 : 7-15 ; 10 : 32 ; 13 : 3), Hazaël a attaqué le nord du royaume d’Israël et affaibli la dynastie d’Omri. L’inscription pourrait ainsi être un monument commémoratif de l’une de ses victoires.

Cette stèle confirme que la dynastie davidique était connue à l’époque et considérée comme une entité politique importante. C’est également une preuve des conflits entre Aram-Damas et Israël/Juda, et elle corrobore le récit biblique des tensions militaires entre ces royaumes. Comme d’autres inscriptions antiques, la stèle glorifie le roi araméen et minimise les victoires de ses ennemis.

La Stèle de Tel Dan est fondamentale pour l’histoire biblique. Avant sa découverte, certains chercheurs sceptiques remettaient en question l’existence historique de David, pensant que son règne relevait plus du mythe que de la réalité. La mention de « la Maison de David » est donc une preuve capitale qui connecte l’archéologie aux récits bibliques et aide à mieux comprendre l’histoire politique du Levant au IXe siècle avant notre ère.

Le déclin et la postérité

L’Assyrie, sous le roi Tiglath-Phalasar III, détruisit Tel Dan lors de la conquête du royaume d’Israël. La ville fut alors intégrée à l’Empire assyrien et perdit son importance politique. Tel Dan fut faiblement occupée durant la période babylonienne et perse. Pendant la période hellénistique et romaine (IVe avant – IVe après), le site perdit son importance et fut progressivement abandonné.

En résumé, Tel Dan est un site clé pour comprendre l’histoire des tribus d’Israël, la formation du royaume du Nord et les relations complexes entre histoire biblique et archéologie. Son importance réside à la fois dans les preuves archéologiques qu’il offre et dans sa connexion avec les récits bibliques. Un véritable pont entre histoire, archéologie et religion.

Tel Dan a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2005.

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