Retour au blog
Uncategorized

Pratiques et monuments funéraires à Jérusalem à l’époque du Second Temple

brigitte mannheim
12 min de lecture
Pratiques et monuments funéraires à Jérusalem à l’époque du Second Temple

Depuis les plus profondes origines, la vie et la mort font partie d’un cycle naturel contre lequel l’Homme ne peut lutter. Frappés par la brutalité et l’inévitabilité de la mort de ses proches, l’Homme a dû murir sa réflexion en matière d’approche funéraire. Le cimetière du Mont des Oliviers, le monument d’Absalom ou encore la tombe de Zacharie font partie des « cartes postales » les plus connues de Jérusalem, aisément indentifiables. Leur présentation est l’occasion d’évoquer le grand nombre de sites funéraires et de tombes à Jérusalem datant de la période du Second Temple (VIe siècle avant notre ère – Ier siècle de notre ère), objets de recherches archéologiques intensives. Des centaines de tombes, simples ou élaborées voire monumentales, ont été creusées dans les pentes des collines entourant la ville, principalement sur le mont des Oliviers et le mont Scopus.

Le commandement de l’inhumation dans la terre ne figure pas explicitement dans la Torah. Son importance peut se déduire par les allusions à la crainte de ne pas être inhumé ; il est en effet bien connu que l’absence d’inhumation était perçue comme une véritable malédiction (Deutéronome 28,25-26 ; 1 Rois 14,10-13 ; 16,4 ; 21,22-24 ; 2 Rois 9,10.22-26.30-37 ; Isaïe 14,19-21; Ezéchiel 29,5; 39,4; Jr 7,33; 14,16; 16,4.6; 22,19; 36,30 etc.). C’est aussi pourquoi, parmi les punitions les plus terribles figure l’exhumation des ossements (Jérémie 8,1-2 ; Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI, 7, 1). Le verbe qābar, « inhumer », « enterrer », « ensevelir », apparaît 116 fois dans la Bible hébraïque, tandis que les mots qeber et qebûrāh, « tombe », sont attestés respectivement 47 et 14 fois. Les rabbins ont déduit que le commandement de l’inhumation était indirectement formulé dans divers textes bibliques. Dans le premier texte cité, soit celui de Deutéronome 34,5-6, on lit que c’est D.ieu lui-même qui enterra Moïse (voir aussi Sanhedrin 39a). Selon le traité Sôtā 14a, on doit enterrer les morts, car Dieu lui-même a enseveli Moïse. Autrement dit, l’obligation d’inhumer les morts procède d’une imitation de D.ieu. Le deuxième texte évoqué pour légitimer l’inhumation est le récit de la création, plus particulièrement Genèse 2,17 et 3,19, qui nous rappelle que la poussière est à la fois notre origine et notre fin. En outre, le jeu de mots entre ’ādām, « être humain », et ’adāmāh, « terre », qu’on retrouve en Genèse 2,5.7 et 3,19, indique aussi que dans le judaïsme « la poussière » est l’origine et la finalité de tout être humain.

Tombe avec le bloc qui la fermait

Les juifs se sont conformés aux directives des rabbins et de la tradition. A Jérusalem, les tombes juives antiques sont traditionnellement taillées dans la roche et forment une chambre funéraire et d’inhumation. Découpées dans les paysages entourant les collines de Judée, leur conception va de chambres simples, avec des dispositions carrée ou rectangulaire, à plusieurs chambres avec des conceptions plus complexes. La partie la plus élevée de la vallée, proche de la vieille ville et du mont du Temple, abrite le cimetière le plus important de Jérusalem durant la période du Premier Temple. La nécropole de Silwan, est supposée avoir été utilisée par les plus hauts fonctionnaires résidant dans la ville, avec des tombes taillées dans la roche datant du IXe au VIIe siècles avant notre ère. Leur disposition respecte le schéma classique suivant : une cour, une pièce centrale et d’étroites chambres funéraires creusées de bancs latéraux sur lesquels les corps étaient déposés. Certains de ces bancs étaient munis de curieux rebords taillés en saillie pour servir d’appuie-tête aux défunts. En-dessous de plusieurs de ces bancs funéraires, un espace vide et clos était taillé, qui devait servir de lieu de dépôt définitif aux ossements plusieurs mois après l’inhumation. La grande majorité de ces tombes ont été pillées, déjà aux époques antiques. L’une d’entre elles, dans la vallée de Ketef Hinnom – ou vallée de la Géhenne – a été préservée jusqu’au XXème siècle où elle fut découverte et fouillée par les archéologues. Un véritable trésor fut révélé, notamment des bijoux constitués de métaux précieux et de pierres de grand prix. Par leur valeur, les bijoux figuraient au premier rang de l’inventaire. Bracelets, boucles d’oreilles, bagues, perles, pendentifs et scarabées avaient été confectionnés en argent avec le plus grand soin. D’innombrables perles étaient taillées dans des pierres de valeur : agate, cornaline et cristal de roche. Un grand nombre de boucles d’oreilles étaient constituées de billes d’argent fixées sur un anneau. Une abondante poterie ainsi que des objets en verre très précieux figuraient aussi à l’inventaire.

La vallée du Cédron, vallée du Kidron en hébreu, est la vallée du côté est de la vieille ville de Jérusalem, séparant le mont du Temple du mont des Oliviers. Selon la tradition juive, c’est là que commencera la résurrection des morts à la fin des temps (Béréchit Raba 33,11 et Ezéchiel 37, 1 – 14). Traditionnellement les Juifs ont toujours voulu y être enterrés : les plus anciennes tombes sont vieilles de près de 2.500 ans et on continue toujours d’y enterrer de nos jours. Le cimetière a été cartographié et beaucoup de tombes ont été restaurées. Les estimations fournies par la mairie de Jérusalem font état d’au moins 150.000 sépultures répertoriées au cadastre.

A l’époque du Second Temple, des centaines de tombes, travaillées ou simples, ont été taillées sur les pentes du Mont des Oliviers. Les plus simples avaient une ouverture étroite, scellée par une pierre carrée. Mais certaines tombes sont de véritables joyaux d’architecture et renferment plusieurs kokhim. Un kokh est une cavité longue et étroite creusée perpendiculairement aux parois des chambres funéraires. Elle mesure environ 2 m de long et 50 cm de large. Le kokh est destiné à accueillir un seul corps en position allongée. Le kokh est fermé par une dalle verticale fixée par du mortier. La dalle de fermeture est prévue pour être rouverte à plusieurs reprises, selon les besoins. Elle n’est ni décorée, ni ne porte d’inscription, car son usage est temporaire. Lors de fouilles archéologiques, plusieurs kokhim ont été découverts encore scellés. Le kokh est généralement creusé au niveau du sol. Des canaux sont creusés dans le centre du puits pour drainer l’eau qui s’infiltre à travers la roche. Le kokh a son origine en Phénicie ou en Égypte ptolémaïque et se répand en Judée à partir du IIe siècle av. J.-C. À partir du Ier siècle, les kokhim servent aussi à déposer les ossements dans des ossuaires pour « faire de la place » aux générations suivantes. Ces derniers, taillés dans la pierre calcaire de Jérusalem, pouvaient être gravés du nom du défunt (en hébreu, en grec ou en latin) et/ou de décorations.

La tombe de Absalom est parmi les plus monumentales. Absalom est le troisième fils du roi David. Il était réputé pour être le plus bel homme du royaume, célèbre surtout pour sa longue chevelure : il la coupait chaque année et elle pesait jusqu’à 200 sicles, c’est-à-dire près de 3kg ! Il mourut d’ailleurs lors d’un combat tué par Yoav général de David, alors que sa chevelure s’était prise dans le branchage d’un arbre. Son histoire est racontée dans le Deuxième livre de Samuel.

Le monument mesure 7 m sur 6,8 m et 20 m de haut. La partie basse est taillée dans le rocher, flanquée de colonnes ioniques surmontée d’une frise dorique. La partie supérieure du monument est maçonnée et abrite une petite pièce avec deux arcosolia qui sont des niches semi-circulaires destinées à recevoir les corps des défunts. Le toit de l’édifice est conique. Le plafond de la chambre funéraire est décoré d’un bas-relief carré représentant un cercle avec une étoile au centre.

Selon les textes, Absalom a d’abord été enterré près du champ de bataille (2 Samuel 18 :17) : « Ils prirent Absalom, le jetèrent dans une grande fosse au milieu de la forêt, et mirent sur lui un très grand monceau de pierres. Tout Israël s’enfuit, chacun dans sa tente. » La Bible nous dit aussi que, plus tard, Absalom a été porté dans ce monument qu’il avait commandé et érigé de son vivant : « De son vivant, Absalom s’était fait ériger un monument dans la vallée du roi ; car il disait : Je n’ai point de fils par qui le souvenir de mon nom puisse être conservé. Et il donna son propre nom au monument, qu’on appelle encore aujourd’hui monument d’Absalom. » (2 Samuel 18 : 18). Pour autant, Absalom a vécu presque dix siècles avant la construction du monument actuel ! Les archéologues datent le monument du 1er siècle de notre ère, présumant que le tombeau originel se trouvait dans une grotte voisine ou dessous. À l’époque byzantine, la tombe a été utilisée comme habitation par des moines. Des ouvertures supplémentaires ont été percées sur les quatre côtés de la façade de manière à ventiler et à donner de la lumière.

La tombe de Benei Hezir est, elle aussi, taillée dans la roche. Elle comporte une inscription en hébreu qui indique clairement qu’il s’agissait du lieu de sépulture d’une famille de Cohanim (prêtres) du nom de Bnei Hazir. C’est un complexe de grottes funéraires. Le style architectural de la tombe est influencé par l’architecture grecque antique avec deux piliers entre deux pilastres au-dessus desquels se trouve une architrave contenant une inscription gravée en hébreu. Au-dessus de l’architrave se trouve une frise dorique et une corniche. Au XIXe siècle, les Occidentaux identifiaient encore le monument au tombeau de l’apôtre saint Jacques.

Le tombeau de Zacharie est adjacent au tombeau de Benei Hezir. Il est considéré dans la tradition juive comme le tombeau de Zacharie ben Jehoiada. Il n’y a aucune certitude, ni documentation, qui certifie que ce tombeau monumental est bien le tombeau de Zacharie fils de Jehoiadia, qui est cité dans le Livre des Chroniques (2-24). La tradition juive du nom du tombeau date du Moyen-Age (il est décrit pour la première fois en 1215 après JC par Menachem Hachevroni). Le monument est un monolithe, c’est-à-dire qu’il est entièrement taillé dans la roche et il ne contient pas de chambre funéraire. La partie la plus basse du monument est un une base constituée de trois marches. Au-dessus, il y a un stylobate, sur lequel il y a une décoration de deux colonnes ioniques entre deux demi-colonnes ioniques et aux angles il y a deux pilastres. Le toit est en forme de pyramide.

D’autres tombes monumentales ont été découvertes hors des pentes du mont des Oliviers. Le tombeau de Jason, dans le quartier de Rehavia, est constitué d’une cour et d’une seule colonne dorique (au lieu des deux habituelles) décorant le porche à l’entrée de la chambre funéraire, au-dessus de laquelle a été construite une petite pyramide. Plusieurs navires de guerre ont été dessinés au fusain sur les murs du porche et parmi de nombreuses inscriptions en grec et en araméen, l’une déplore le défunt Jason : « Une puissante lamentation pour Jason, fils de P…..(mon frère) paix… toi qui t’es construit un tombeau, Ancien repose en paix. »

À l’extérieur de la vieille ville, à environ 800 m de la porte de Damas, le Tombeau des Rois est un complexe de tombes juives monumentales taillées dans la roche, datant aussi de la période du Second Temple. La grande taille de ce mausolée a conduit à la croyance que les tombes avaient été autrefois le lieu de sépulture des rois de Judée. Toutefois, les historiens actuels s’accordent pour dire que le tombeau fut construit par Hélène, reine d’Abiadène (Kurdistan actuel). A la mort du roi Monobaze Ier (30 ap. J.-C.), la totalité de la famille se convertit au judaïsme en l’an 45. La reine Hélène vint s’installer avec ses fils en Judée. Ils auraient aussi vécu en Galilée et en Samarie (Talmud de Babylone Suk 2b). Cette famille très riche est connue pour avoir soutenu les juifs en envoyant des cadeaux somptueux au Temple de Jérusalem. C’est l’historien Flavius Joseph qui indique la localisation de leur inhumation au Tombeau des Rois.

Les Tombeaux du Sanhédrin sont situés au nord-ouest de la Vieille Ville, dans le quartier encore appelé Sanhédria. Au-dessus de l’entrée se trouve un pignon avec des fruits parmi des feuilles d’acanthe stylisées. La grande grotte funéraire contient plusieurs dizaines de niches funéraires, soit à peu près le nombre de membres du Sanhédrin (120), d’où dérive le nom populaire des tombes.

Quelques tombes monumentales ont été conservées jusqu’à nos jours mais la caractéristique la plus typique des tombes juives de la période du Second Temple sont les ossuaires, ces coffres en pierre avec des couvercles. Des milliers d’entre eux ont été trouvés à Jérusalem a cet emplacement. Ils attestent aussi de la pratique répandue de collecter les ossements du défunt pour un enterrement secondaire, une coutume basée sur la croyance juive en la résurrection des morts.

Le tombeau de Simon « le bâtisseur de temple » est un tombeau simple situé au nord de la vieille ville. L’un des ossuaires trouvés dans la tombe porte une inscription en araméen qui dit « Simon le bâtisseur de temple ». L’ossuaire contient vraisemblablement les restes d’un homme qui a participé à la construction du Temple d’Hérode à Jérusalem. Il semble que ce soit une source de fierté qu’il souhaitait conserver pour la postérité.

Parmi les ossements conservés dans un autre ossuaire se trouvaient deux os du talon percés par un gros clou en fer, indiquant une crucifixion. Cette découverte rare a été largement médiatisée et présente un intérêt particulier au vu de la description de la crucifixion de Jésus dans le Nouveau Testament.

La grotte de Jehosef fils de Caïphe est un petit tombeau situé au sud de Jérusalem. Le plus élaboré des ossuaires porte l’inscription hébraïque « Jehosef bar [fils de] Caifa [Caiphas] ». Le nom Caifa apparaît ici pour la première fois en hébreu et dans un contexte archéologique. C’était un surnom, comme le raconte Josèphe Flavius : « Joseph appelé Caïphe » (Antiquités des Juifs 23 : 35, 39). C’est aussi le nom du Grand Prêtre mentionné dans le Nouveau Testament (Matthieu 26 : 3, 57) de la maison de laquelle Jésus fut livré au procureur romain Ponce Pilate qui ordonna sa crucifixion.

L’archéologie funéraire est une discipline passionnante qui s’attache à comprendre la place des morts dans les sociétés anciennes à travers l’étude des sépultures. À Jérusalem, le judaïsme de la période du Second Temple a produit un grand nombre de lieux de sépulture et de tombes. Des centaines ont été creusées dans les pentes des collines entourant la ville, principalement sur le mont des Oliviers et le mont Scopus. Certaines tombes sont élaborées et d’autres plus simples. Les grottes funéraires ont été utilisées en continu pendant plusieurs générations par les membres d’une même famille. Les tombes et les ossuaires les plus riches sont remarquables. Tous illustrent le soin accordé aux morts et la conscience que les vivants ont des disparus. Protéger traditionnellement le cadavre de profanations ou de traitements dégradants, c’est aussi l’humaniser après la mort. Pour le judaïsme, l’inhumation dans le respect de la dignité de la personne et le rituel de deuil, sont des obligations morale et religieuse. N’oublions pas que le respect des morts et les rites funéraires sont des marqueurs et des signes de civilisation.

Catégories : Uncategorized
Retour au blog

Articles similaires