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Navi Samuel

Carl Buchalet
9 min de lecture
Navi Samuel
Israël — Archéologie

Un site méconnu aux portes de Jérusalem, sacré pour les trois religions monothéistes

Photo © David Ohnona

Par Brigitte Ohnona Mannheim, Archéologue à l’IAA
et Dr David Ohnona, CEO Memories Foundation, ex-inspecteur général à l’IAA en charge du trafic d’antiquités

À l’entrée de Jérusalem, dans un lieu stratégique, riche de trois mille ans d’histoire, Navi Samuel est sacré pour les trois religions monothéistes.

Considéré comme le verrou historique de la ville au nord, ce site comprend des vestiges des périodes perse, asmonéenne, grecque, romaine, byzantine, croisée, arabe et turque. Sa richesse archéologique est unique en Israël mais il est malheureusement très peu connu et très peu visité par le grand public.

Navi Samuel (Nebi Samwil, النبي صموئيل en arabe) est situé au sommet d’une colline à 908 mètres d’altitude, à environ 4,5 km au nord-ouest de Jérusalem, tout près du quartier de Ramot, construit en 1974. Cet emplacement unique offre une vue époustouflante à 360 degrés : les monts de Judée et la mer Méditerranée à l’ouest, la Samarie au nord, la Jordanie à l’est et la ville de Jérusalem au sud.

Dans l’antiquité, on se trouvait sur deux axes stratégiques : la route reliant la Via Maris (longeant la Méditerranée) et la Route des Rois (route nord-sud depuis le Croissant fertile jusqu’à la mer Rouge). Jaffa était à six jours de marche, Hébron à deux jours. Le site surplombe aujourd’hui la route 443, l’ancienne route antique parcourue par tous les peuples conquérants et les pèlerins venus à Jérusalem. La grande mosquée, avec son minaret circulaire de quinze mètres de haut, s’élève au sommet de la colline, nettement visible depuis tout Jérusalem. C’est depuis son toit que l’on gagne par un escalier étroit, ouvert au public, que le panorama est le plus impressionnant.

Le site présente un intérêt à la fois religieux, archéologique et géostratégique. Selon la tradition juive, la grotte située sous la mosquée est la sépulture du prophète Samuel.

La mosquée est elle-même bâtie sur les vestiges d’une forteresse de l’époque des croisés qui fut construite à l’emplacement d’une église byzantine. Remontons dans le temps pour ordonner et comprendre cette succession d’occupations et de constructions.

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Le prophète Samuel et la tradition biblique

La tradition associe Navi Samuel à Ramah, le lieu du tombeau du prophète Samuel (I Samuel 25: 1 ; 28: 3). Samuel, en hébreu שְׁמוּאֵל, signifie « D. a entendu ». Le prophète est un personnage biblique dont l’histoire est relatée dans le premier et le deuxième livre de Samuel de la Bible. Enfant, il est consacré à D. par sa mère Hanna, qui le reçoit comme un cadeau du ciel, alors qu’elle est stérile. Celle-ci l’emmène vivre chez le grand-prêtre Elie alors qu’il est enfant.

Issu de la tribu de Lévi, son rôle était proche de celui d’un juge et d’un chef guerrier. Il a joué un rôle exceptionnel pendant la période de crise et de transition entre les Juges et la Royauté. Il a désigné et oint, malgré ses réticences, les deux premiers rois d’Israël, Saül, puis David. Samuel meurt et est enterré, selon la Bible, près de sa maison à Ramah.

Des études modernes ont identifié Ramah à la Mitzpa biblique, une ville d’une grande importance religieuse, située dans le territoire de la tribu de Benjamin (Josué 18: 26 et Juges 21: 1-8). Ghedalia, fils d’Ahikam, qui avait été nommé gouverneur de Juda par les Babyloniens, vivait à Mitzpa où il fut assassiné (Jérémie 41: 1-10).

La proximité de Jérusalem et les découvertes archéologiques datant de l’époque du Premier Temple et du règne des Asmonéens corroborent l’hypothèse pour certains de la Mitzpa biblique. Après le retour d’exil, la population de Mitzpa participa à la réparation des murailles de Jérusalem et à la construction du Second Temple (Néhémie 3: 7, 19). Les traditions juive, chrétienne et musulmane ont finalement identifié et associé le site de Navi Samuel à Ramah, confirmant le lieu comme la sépulture du prophète. Cette tradition s’est ancrée dans les mémoires, même si des archéologues discutent encore cette théorie.

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Les fouilles archéologiques

Le sceau du roi de Judée, fragment de poterie avec empreinte
Le sceau du roi de Judée. Photo © IAA — Autorité des Antiquités d’Israël

Des fouilles archéologiques intensives sur le site ont été menées de 1992 à 1999, puis en 2003-2004, sous la direction de Yitzhak Magen. Le premier village occupait une superficie estimée à deux hectares et il fut créé à la fin de l’époque du Premier Temple (VIIIe-VIIe siècles avant notre ère). L’occupation s’est poursuivie à l’époque perse et grecque, comme en témoignent les tessons de poteries et les cachets retrouvés sur les anses des jarres. Certaines portent l’inscription « yhd », le nom de la province de Juda sous la domination perse.

Le village vivait de l’agriculture : blé cultivé dans les grands champs de la plaine vers le nord ; olives, figues, vignes poussant sur les versants aménagés en terrasses. Une source située sur le versant nord de la colline fournissait de l’eau au village ; elle coule encore et nombreux sont les habitants juifs de Jérusalem qui viennent s’y tremper comme au mikve (bain rituel). Des grottes funéraires de la période du Premier Temple ont été découvertes dans les rochers au-dessus de la source.

L’époque hellénistique

À l’époque hellénistique (IIe-Ier siècles avant l’ère chrétienne), un grand village fut créé sous le patronage royal afin de protéger les abords de Jérusalem au nord. Les fouilles archéologiques ont mis au jour des vestiges impressionnants de plusieurs bâtiments construits à flanc de colline dont certains sont conservés sur une hauteur de quatre mètres cinquante ! Cette hauteur et les traces dans les murs nous permettent de savoir que les maisons comportaient au moins deux étages et vraisemblablement les toits étaient plats. Ils étaient utilisés pour sécher les récoltes.

Porte surmontée de la Maguen David (Porte de David) dans les vestiges du site
Porte surmontée de la Maguen David. Photo © David Ohnona

Les fouilles ont révélé une rue centrale exposée sur une longueur de cinquante-cinq mètres. On peut encore y déambuler et s’imaginer marcher dans une rue que les hommes ont parcourue il y a environ deux mille ans.

Une des maisons a été retrouvée quasi complète sur le côté nord de la rue. Elle est caractéristique des habitations de Navi Samuel de cette époque. Sa superficie est d’environ 480 m² (24 m × 20 m), elle comportait plusieurs pièces s’ordonnant autour d’une cour. Les murs étaient en pierres soigneusement taillées et enduits d’un plâtre de bonne qualité dont une grande partie a été conservée. Les montants, les linteaux et les butées de portes étaient aussi en pierre de taille et sont encore visibles.

On parvenait à l’étage supérieur des maisons par la rue plus élevée au nord, alors qu’on pénétrait au rez-de-chaussée par la rue située en contrebas. Des citernes creusées dans le roc se remplissaient l’hiver, à la saison des pluies, et assuraient l’approvisionnement en eau des habitants tout au long de l’année. On a aussi identifié plusieurs mikvaot (bains rituels). Rappelons que Jérusalem est loin de la mer, la ville n’a ni lac ni aucun cours d’eau. De tout temps, la vie dépend des pluies du ciel, et les habitants prient pour qu’elles soient abondantes. En hébreu les cieux se disent « Cham Mayim », littéralement « là-bas les eaux ».

Concernant la période du Second Temple, il y a peu de vestiges architecturaux identifiés mais on a retrouvé de nombreux tessons de poteries et des pièces de monnaies.

Monnaie asmonéenne, recto et verso, trouvée sur le site de Navi Samuel
Monnaie asmonéenne retrouvée sur le site. Photo © IAA — Autorité des Antiquités d’Israël
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Des Byzantins aux Croisés

Un monastère et une auberge pour les pèlerins chrétiens furent construits directement sur les ruines du village asmonéen pendant la période byzantine, aux Ve et VIe siècles de notre ère. Le monastère devint un lieu de pèlerinage et servit de halte aux pèlerins chrétiens en route pour Jérusalem. On a retrouvé des mosaïques et des pressoirs à vin de cette époque. Les bâtiments furent presque entièrement arasés lorsque les croisés construisirent leur forteresse.

Au début de la domination arabe, au VIIe siècle, un important centre de production de poteries fut établi sur le versant sud de la colline. De nombreux fours à céramique, dont les toits voûtés sont bien conservés, ont été retrouvés lors des fouilles. Dans le tas des rebuts, on a découvert plusieurs dizaines d’anses de jarres estampillées, portant des inscriptions en arabe comme « bénédictions à Youssouf » ainsi que le nom « Déir Samwil » (monastère de Samuel). Des sources musulmanes du VIIIe au Xe siècle, notamment al-Muqaddasi, évoquent le site tout comme le voyageur juif Benjamin de Tolède au XIIe siècle.

Vue générale du site archéologique de Navi Samuel avec la passerelle en bois et les vestiges
Une richesse archéologique unique en Israël — Vue générale du site qui offre des parcours balisés magnifiques où la végétation, la flore et la faune régionales sont abondantes. Photo © David Ohnona

La forteresse des croisés

À l’époque des croisés, Nebi Samwil revêtit une signification symbolique et mystique très forte. C’est de là, qu’après trois jours de voyage depuis la côte, l’armée croisée aperçut Jérusalem pour la première fois, le 7 juillet 1099. Ils appelèrent la colline Mons Gaudi (la « montagne de la joie »), et y édifièrent une forteresse pour protéger les voies d’accès à Jérusalem par le nord contre les raids musulmans.

Ils construisirent des écuries et un manège gigantesque, visibles sur la gauche en entrant sur le site, pour leurs chevaux qui constituaient une arme redoutable face aux fantassins arabes. La forteresse et l’église au centre furent renforcées en 1157. C’est un grand complexe rectangulaire de 100 m × 67 m entouré d’une fosse large et profonde qui défend deux portes fortifiées et trois tours de garde.

La forteresse fut pillée en 1187 par les musulmans placés sous le commandement de Salah ed-Din (Saladin) ; elle fut ultérieurement rasée par crainte qu’elle ne tombe une fois de plus aux mains des croisés.

De la mosquée au parc national

Une première mosquée a été édifiée pendant la période mamelouke (XIIIe au XVIe siècle). Au cours des siècles suivants, Nebi Samwil, en tant que tombe présumée du prophète Samuel, devint un lieu de pèlerinage pour les juifs jusqu’à ce qu’une mosquée y soit construite en 1730. Elle fut gravement endommagée en 1917, au cours d’une bataille entre les forces britanniques et turques. La mosquée fut restaurée après la Première Guerre mondiale et revêtit dès lors son apparence actuelle.

L’Histoire se poursuit sur le site de Navi Samuel, qui fut le théâtre de plusieurs batailles durant la guerre d’Indépendance en 1948 et durant la guerre des Six Jours en 1967. De nombreuses tranchées jordaniennes sont conservées le long des sentiers… mais ceci est une autre histoire. En 1995, l’ensemble du site a été déclaré parc national.

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Navi Samuel aujourd’hui

Le site offre des parcours balisés magnifiques où la végétation, la flore et la faune régionales sont abondantes : oliviers pluricentenaires, citernes creusées dans le roc, renards, loups, hyènes, gazelles et une multitude d’oiseaux vous enchanteront. Les parcours commencent au pied de la colline et encerclent le site historique.

Les Juifs se recueillent et prient, sous la terre, dans une synagogue aménagée autour du cénotaphe du prophète Samuel, avec un espace pour les hommes et un autre pour les femmes. Une Yeshiva Kollel (école talmudique) est ouverte 24h/24 dans la crypte. On a coutume de dire sur place tout au long de l’année la « prière de Hanna » pour la fertilité des femmes. On y célèbre aussi fréquemment la khaleke, la coupe de cheveux traditionnelle des petits garçons à trois ans. Le 4 Iyar est considéré comme la date anniversaire de la mort du Prophète Samuel, et un pèlerinage annuel est organisé à cette occasion.

Intérieur de l'ancienne église croisée avec l'escalier menant au toit du minaret
Dans l’ancienne église — L’escalier qui permet d’accéder au toit du minaret. Photo © David Ohnona
La crypte avec le cénotaphe du prophète Samuel, recouvert d'un tissu bleu brodé
Dans la crypte — Le cénotaphe du prophète Samuel. Photo © David Ohnona

La grande salle de l’ancienne église croisée, au niveau du sol, accueille encore certains groupes de pèlerins chrétiens qui y célèbrent la messe et chantent des psaumes. Les musulmans appellent à la prière depuis le haut du minaret et viennent à la mosquée, notamment le vendredi, pour la prière publique.

Trois niveaux d’occupations actuelles du même édifice pour trois religions monothéistes… libre chacune de célébrer leur foi à Jérusalem, comme une invitation à la coexistence et à la paix !

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