La piscine inférieure de Siloé, par David Roberts, 1855
L’Arche — Mars-Avril 2023
Par Brigitte Ohnona Mannheim, Archéologue à l’IAA
& Dr David Ohnona, CEO Memories Foundation, ex-inspecteur général à l’IAA en charge du trafic d’antiquités
La plupart des capitales du monde ont été, à l’origine, près de zones avec de l’eau douce, comme un lac ou une rivière. D’autres se sont établies près de la mer. Très peu ont été construites dans un lieu sans aucun approvisionnement en eau. C’est pourtant le cas de Jérusalem…
La naissance et le développement des premières sociétés ont été déterminés par les solutions que celles-ci ont adoptées, notamment pour recueillir et distribuer l’eau vitale pour les êtres humains. Il existe des centaines d’anciens systèmes d’eau à travers Israël, les plus anciens datant du VIIe millénaire avant notre ère. Le climat semi-aride, avec un manque d’eau récurrent, a obligé les habitants à trouver des solutions pour apporter de l’eau à leurs communautés. Il peut s’agir de citernes isolées ou d’immenses réservoirs souterrains, de piscines à ciel ouvert, de simples puits ou de longs aqueducs ou encore de tunnels souterrains creusés jusqu’à la nappe phréatique.
L’approvisionnement en eau était à la fois un souci collectif et individuel, d’une importance considérable dans un pays où la saison sèche dure près de huit mois.
On comprend que l’eau ait été le symbole de la vie, pour le paysan comme pour le citadin ; villes et villages étaient construits près d’une source, car c’était une nécessité vitale pour satisfaire les besoins en eau d’une collectivité, même restreinte. D’ailleurs, Moïse avait averti les Israélites en leur disant : « La terre dans la possession de laquelle vous allez entrer n’est pas comme celle d’Égypte d’où vous êtes sortis, où les eaux sont conduites comme pour arroser les jardins ; mais c’est un pays de montagne qui attend les pluies du ciel. » (Deutéronome, XI, 10-11).
Les hébraïsants ont peut-être remarqué que l’on peut traduire les cieux, « shamaïm » (שמיים) en hébreu, par « là-bas – les eaux » (שם מיים). Sham signifie « là-bas » et Mayim, l’eau. On attendait bien avec impatience et on attend toujours en levant les yeux… les pluies du ciel.

La géographie et la topographie d’Israël renforcent notre compréhension de la prière journalière pour les pluies : en Israël les vents soufflent au niveau de la mer d’ouest en est. L’air chargé d’humidité de la Méditerranée fait l’ascension de la côte vers les monts de Judée et, tous les 100 mètres, il se refroidit d’un degré. Après huit cents mètres, l’air s’est refroidi de 8 degrés, l’eau qui s’est condensée forme des nuages qui libèrent le précieux liquide au-dessus de la ville sainte.
Ainsi, la prière du rituel adressée à Dieu « Machiv Arouah Oumorid Haguéchem » – fais souffler le vent et fais tomber la pluie – prend tout son sens : Fais se lever et souffler le vent – chargé d’évaporation et d’humidité de la côte – vers les monts de Judée, que les nuages se forment et libèrent la pluie… sur Jérusalem la ville sainte. Notez que les juifs, sur toute la surface du globe, parfois en plein été sur leur continent, prient donc pour… la pluie sur Jérusalem.
La source du Gihon et la Cité de David
À Jérusalem, l’occupation humaine est attestée depuis le Chalcolithique, soit environ 4000 avant notre ère ! Quels sont donc les secrets de l’eau à Jérusalem ? Comment cette petite bourgade isolée, perchée sur une ligne de crête entre la Méditerranée et le désert a-t-elle pu grandir et devenir la Ville Sainte, berceau des trois grandes religions et la capitale du peuple juif ?
Les premiers habitants se sont installés autour du Gihon, la seule source naturelle dans la région de Jérusalem et c’est là que va se développer la ville de l’époque biblique, Ir David – la Cité de David, construite sur une colline de calcaire dur, dans laquelle les eaux souterraines ont créé des grottes karstiques. La source du Gihon émerge dans la vallée du Cédron, à l’est de la Cité de David et elle est mentionnée à plusieurs reprises dans la Bible (II Chroniques 33:14 ; I Rois 1:35, 45). Cette source a rendu possible la fondation de la Cité de David et a maintenu son existence pendant des centaines d’années, arrosant les parcelles agricoles en terrasses sur le versant de la Cité de David, appelées dans la Bible le « Jardin du Roi » (II Rois 25:4 ; Jérémie 52:7 ; Néhémie 3:15).

Le nom hébreu de la source, Gihon, est dérivé du verbe signifiant « jaillir », reflétant le débit qui n’est pas régulier, mais intermittent, sa fréquence variant avec les saisons de l’année et les précipitations annuelles. Il s’agit d’une source karstique de type « siphon » alimentée par des eaux souterraines qui s’accumulent dans une grotte souterraine. Chaque fois que cet espace se remplit à ras bord, il se vide aussitôt par les fissures de la roche et est siphoné à la surface.
Celle-ci coule au rythme de 600 000 mètres cubes d’eau par an, quantité estimée suffisante pour satisfaire les besoins de 120 000 personnes, et a été la principale source d’eau de Jérusalem jusqu’au début du XXe siècle. Les « secrets » de l’eau à Jérusalem résident dans l’édification de différentes structures afin d’exploiter les eaux du Gihon et permettre ainsi l’établissement d’un petit village qui deviendra la capitale du roi David.
Trois ouvrages hydrauliques alimentés par le Gihon ont été creusés dans la roche sous la Cité de David et ils sont les plus complexes et les plus perfectionnés de tous ceux connus dans des villes bibliques. Ces systèmes ont été planifiés indépendamment, à différentes périodes. Toutefois, ils ont fonctionné simultanément à l’époque du Premier Temple et chacun contribuait à l’efficacité de l’approvisionnement en eau de la ville, même en temps de guerre et de siège.
Le puits de Warren

Le « puits de Warren » est le plus ancien de ces systèmes souterrains. Il est absolument essentiel : en temps de guerre et de siège, l’approvisionnement en eau de la Cité de David était vulnérable, car la source du Gihon dans la vallée du Cédron se trouvait à l’extérieur des murs de la ville. Les habitants ont donc creusé un tunnel dans la roche, avec un puits à son extrémité, permettant d’accéder à l’eau de la source à l’intérieur même de la ville.
En temps de guerre et de siège, l’approvisionnement en eau de la Cité de David était vulnérable, car la source du Gihon dans la vallée du Cédron se trouvait à l’extérieur des murs de la ville.
Le puits de Warren, rempli de débris accumulés pendant plus de deux millénaires, a été découvert par Charles Warren en 1867 et porte son nom. L’enquête et la documentation ont été menées par le père L.-H. Vincent (1909-1911). Au début des années 1980, le système de puits de Warren a été dégagé et réexaminé par Ygal Shiloh et, depuis 1995, de nouvelles fouilles comprenaient l’excavation de l’extrémité est du puits.
L’entrée du système du puits de Warren est située au milieu du versant oriental de la Cité de David, à l’intérieur des murs de la ville antique. À l’entrée, le tunnel descend en pente raide dans un passage en escalier recouvert d’une voûte bien construite qui empêchait la terre et les roches de tomber dans le système. Plus bas, le tunnel devient moins raide. La longueur totale du tunnel est de 41 m, et il descend sur une profondeur de 13 m ; sa largeur est de 2,5 à 3 m et sa hauteur varie de 1,5 m à l’entrée à un maximum de 5 m. À l’autre extrémité se trouve un puits vertical étroit et de forme irrégulière d’environ 2 m de large et 12,5 m de profondeur, qui mène aux eaux de la source du Gihon.
On a longtemps cru que le creusement de ce tunnel avait été un effort considérable. Une étude hydrologique, menée au début des années 1980, a toutefois établi que le puits et la majeure partie du tunnel étaient des fissures karstiques naturelles dans la roche dont les planificateurs du système ont su profiter.

Des fouilles archéologiques menées dans les années 1990 ont dégagé, de manière inattendue, les vestiges de fortifications et d’un bassin à côté de la source du Gihon. Deux tours massives bâties avec d’énormes blocs de pierres dépassaient du tracé de la muraille de la ville vers l’est, protégeant un bassin creusé profondément dans la roche. Les tours protégeaient la source et le bassin et en interdisaient l’accès tout en garantissant l’approvisionnement en eau en temps de siège.
Les fouilleurs ont daté ce système de fortification du début du IIe millénaire avant notre ère (période cananéenne), et les tours sont donc le dispositif le plus ancien de protection de la source. Il pourrait s’agir du « tsinor » (tuyau ou canal en hébreu) mentionné dans la Bible dans la description de la conquête de la ville par David (II Samuel 5:8) : « Et David a dit ce jour-là, quiconque s’élève vers le canal et frappe les Jébuséens […] ». Cet avis est cependant contesté car une description parallèle de la conquête de la ville par David (I Chroniques 11:4-7) ne le mentionne pas.
Le canal de Siloam
Le canal de Siloam – à ne pas confondre avec le tunnel d’Ézéchias que nous allons décrire plus bas – a été creusé au début du IIe millénaire avant notre ère. Il émerge de la source du Gihon et s’étend sur environ 400 m vers le sud, le long du versant oriental inférieur de la Cité de David, et il se jette dans un réservoir dans la vallée du Tyropoeon, le bassin de Siloam. La partie nord du canal a 2,75 m de profondeur et il est recouvert de grosses pierres ; la partie sud est à ciel ouvert et devient ensuite un tunnel taillé dans la roche. Des ouvertures le long du canal permettaient à l’eau de s’écouler et d’irriguer les terrasses du versant oriental de la Cité de David.
Parce que ce peuple a méprisé les eaux de Siloé qui coulent doucement […]
— Ésaïe 8:5


Le tunnel d’Ézéchias
Le tunnel d’Ézéchias est le dernier et le plus impressionnant des systèmes d’eau construits dans la Cité de David. Bien que son existence soit connue depuis des centaines d’années, sa redécouverte systématique n’a été entreprise qu’au siècle dernier. Le tunnel a été creusé dans la roche sous la Cité de David, selon un parcours en forme de « S » de 533 m de long. En ligne droite, la distance entre la source du Gihon et le bassin de Siloé n’est que de 325 m.
La largeur moyenne du tunnel est d’environ 60 cm ; il fait environ 2 m de haut sur la majeure partie de son parcours, mais atteint 3 à 4 m dans certaines sections. Le tunnel a été finement creusé, avec des marques de ciseau de taille de pierre visibles par endroits. La pente descendante du début à la fin est très douce, environ 2 m au total, avec une inclinaison moyenne de 0,4 %.


L’inscription de Siloam
Une inscription gravée sur une pierre fut découverte en juin 1880 : c’est à cette date qu’un jeune homme s’aventurant dans les premiers mètres du canal souterrain, qui amène l’eau à la piscine de Siloé, découvre une inscription de six lignes en caractères hébraïques anciens, qui raconte l’histoire de la fin du forage de l’ouvrage entrepris par le roi Ézéchias et mentionné dans le Livre des Rois.

« Voici le tunnel, et telle fut l’histoire de sa percée : tandis que les mineurs maniaient le pic, l’un vers l’autre, et tandis qu’il n’y avait plus que trois coudées à creuser, on entendit alors la voix de chacun appelant son compagnon, car il y avait de la résonance dans le rocher provenant du sud et du nord. Aussi le jour de la percée, les mineurs frappèrent l’un à la rencontre de l’autre, pic contre pic. Alors coulèrent les eaux depuis la source vers le réservoir sur mille deux cents coudées, et de cent coudées était la hauteur du rocher au-dessus de la tête des mineurs. »
Un marchand d’antiquités de l’époque, flairant une bonne affaire, décide d’extraire l’inscription de la paroi rocheuse, la brisant en plusieurs fragments, dans l’espoir de la vendre à un musée européen. La Terre Sainte est alors sous le contrôle de l’Empire Ottoman et la Turquie fait main basse sur les fragments qui sont rassemblés puis exposés au Musée des Antiquités d’Istanbul…
L’histoire de cette inscription ne s’arrête pas là car elle est aujourd’hui au cœur de l’activité diplomatique dans la région : le 11 mars 2022, profitant de la visite du président Isaac Herzog sur son sol, les autorités turques ont décidé de restituer prochainement à Israël l’antique inscription comme un geste de bonne volonté, afin de relancer des relations diplomatiques qui se sont dégradées ces dernières années.
Le tunnel a été creusé sous le règne du roi Ézéchias à la fin du VIIIe siècle avant notre ère. Le parcours incurvé du tunnel et la description de la façon dont il a été creusé par deux équipes d’ouvriers soulèvent des questions sur les capacités d’ingénierie et de planification permettant aux deux équipes de se rencontrer… plutôt improbable si l’on considère que ce travail se faisait sous terre, avec un éclairage par des lampes à huile, et avec peu d’oxygène !
Et comment il fit une piscine, et un conduit, et amena de l’eau dans la ville…
— II Rois 20:20
Devant la menace d’une invasion assyrienne de la capitale de Judée par le roi Sennachérib, les travaux de fortifications et le percement du tunnel durent être exécutés rapidement ; un nouveau mur de fortification fut construit, entourant la colline ouest et incluant ainsi la piscine de Siloam dans la vallée à l’intérieur des murs de la ville.
Notez que l’on peut aujourd’hui parcourir le tunnel d’Ézéchias, les pieds dans environ 50 cm d’eau très fraîche, cette expérience excitante particulièrement prisée par les enfants l’été dure environ 45 minutes.
La piscine de Siloam
Les autorités israéliennes ont annoncé début janvier 2023 que des fouilles seront très prochainement effectuées dans l’ensemble du bassin biblique de Siloam avant d’ouvrir le lieu au public. Cette piscine massive, dans sa forme actuelle, date de la période du Second Temple (Ier siècle avant notre ère – Ier siècle de notre ère). Cependant, il existe des preuves archéologiques qu’elle remonte à la période israélite, au VIIIe siècle avant notre ère.
Le bassin mesure 50 × 50 m et est entouré de marches sur tous les côtés. Les marches permettaient de l’utiliser à diverses fins : comme lieu d’onction des rois d’Israël et grand bain rituel – mikvé, mais aussi pour s’alimenter en eau courante. Dans le Nouveau Testament, le bassin d’Ézéchias est l’endroit où Jésus envoya se laver l’aveugle de naissance qu’il guérit dans l’évangile selon Jean.
L’eau au-delà du Gihon
La source du Gihon suffira à desservir la population de Jérusalem pendant toute la période israélite. Plus tard, lorsque Jérusalem se développe vers le nord et l’ouest, que la population s’accroît de façon significative, il est évident que les besoins en eau deviennent criants et que la seule source de Gihon ne peut plus suffire à la tâche.
Le roi Hérode a réglé une partie du problème en construisant des aqueducs depuis la région d’Hébron. Ils permettent de stocker l’eau dans la région à Bethléem et de l’acheminer jusqu’à Jérusalem en passant par trois immenses bassins à ciel ouvert, les bassins de Salomon, avec un dénivelé de 6 mètres entre eux. Chacun a une taille de plus de 100 m de long, 65 de large, et 10 de profondeur.

Les fouilles contemporaines
Les fouilles archéologiques menées de nos jours à Jérusalem révèlent sans cesse de nouvelles installations ou des portions des aqueducs antiques.
La cartographie du XIXe siècle, réalisée par Sir Charles Warren, comptait 49 citernes et 42 aqueducs sur le mont du Temple ! Les fouilles archéologiques menées de nos jours à Jérusalem révèlent sans cesse de nouvelles installations ou des portions des aqueducs antiques et viennent ainsi enrichir les connaissances.
On peut citer la découverte, en 2018, d’un extraordinaire réservoir d’eau public de la période du Premier Temple (Xe-VIe siècles avant notre ère), situé au pied de l’Arche de Robinson, près du Kotel (Mur des lamentations). Cette découverte a été complètement inattendue : un sol s’est partiellement effondré alors que les archéologues étaient en train de travailler, révélant la structure souterraine. Le réservoir mesure 12 m sur 5 m sur 4,5 m et peut contenir environ 250 mètres cubes d’eau.
Le rôle rituel de l’eau : les mikvés
Ajoutons enfin le rôle crucial de l’eau dans les rituels de pureté du judaïsme. Des mikvés – bain rituel juif – ont été retrouvés par centaines dans les fouilles archéologiques, depuis des petits bassins creusés dans des habitations privées jusqu’à des bassins spectaculaires comme le « grand mikvé des prêtres » situé dans l’Ophel, au sud de l’esplanade du Temple. Il était probablement utilisé par les prêtres pour le bain rituel pendant la période du Second Temple (539 avant notre ère – 70 de notre ère). Ses dimensions sont inhabituelles : près de 10 × 10 m et contrairement aux autres bains rituels retrouvés dans l’Ophel, le grand mikvé est une structure entièrement construite et plâtrée, et non pas creusée dans la roche naturelle. Plus de quarante bains rituels ont été découverts lors des fouilles au sud du mont du Temple.
Un mikvé sous le salon
Pour terminer sur une anecdote originale, évoquons la découverte d’un mikvé sous une trappe en bois recouverte par un joli tapis au milieu d’un agréable salon familial ! Cette découverte se situe à Ein Kerem, un quartier pittoresque à Jérusalem, dans une petite maison dont les habitants ont voulu agrandir la cave… et ils ont découvert une installation datant du Ier siècle avant notre ère, de la période du Second Temple.
Au départ, nous n’étions pas certains de l’importance de la découverte révélée sous notre maison… Nous avons contacté l’IAA de notre propre initiative… Des représentants de l’IAA sont arrivés et ensemble nous avons nettoyé le mikvé, partenaires dans ce voyage fascinant, les archéologues ont fait preuve d’un grand professionnalisme, d’un grand intérêt et d’une grande gentillesse…
— Les propriétaires d’Ein Kerem
Le 1er juillet 2015, les propriétaires du lieu ont reçu un certificat d’appréciation de l’IAA pour avoir fait preuve de bonne citoyenneté dans la mesure où ils ont rapporté la découverte et ont ainsi contribué à l’étude de l’histoire de la terre d’Israël.
Même si l’État d’Israël et Jérusalem sont en passe, grâce aux usines de désalinisation, de sortir de la crise de l’eau, ce qui renforce la paix, la région, elle, fait toujours face à un défi crucial.