Retour au blog
_Toutes catégories

La synagogue antique de Hammam-Lif

Carl Buchalet
6 min de lecture
La synagogue antique de Hammam-Lif
Dossier Archéologie

Le plus vaste site archéologique juif et la seule synagogue antique découverte en Afrique

Par Brigitte Ohnona, archéologue à l’IAA

L’Arche Magazine — Septembre-Octobre 2022

Une des légendes fondatrices du judaïsme en Tunisie raconte que les juifs se seraient installés à Djerba dès la destruction du premier Temple par Nabuchodonosor II, en 586 avant notre ère. Et l’ancienne synagogue de Hammam-Lif, dont la datation varie selon les sources, est le plus vaste site archéologique juif et la seule synagogue antique découverte en Afrique.

Les juifs en Afrique du Nord : des origines antiques

Selon le célèbre historien juif de l’Antiquité Flavius Josèphe, les juifs sont arrivés au Maghreb dès le IVe siècle avant notre ère : les rois lagides d’Égypte firent alors appel à des mercenaires juifs d’Alexandrie, afin de renforcer les garnisons de Chypre et de Cyrénaïque. Ces premières communautés nord-africaines ont accueilli, après la destruction du second Temple (70 de notre ère), les exilés de Judée.

Les communautés juives en Afrique du Nord ont prospéré à l’époque romaine et leur expansion s’est poursuivie pendant la période byzantine. Les juifs d’Afrique du Nord se livraient principalement à l’agriculture et au commerce, et la Tunisie a continué à servir de centre important de la vie juive tout au long de la première période islamique.

Mosaïque principale de la synagogue de Hammam-Lif, aquarelle peinte en 1883
Mosaïque principale. Aquarelle peinte en 1883 et présentée dans la Revue archéologique de 1884. On distingue les trois registres : paysage maritime, dédicace aux menorahs, et paysage terrestre avec paons et fontaine.

L’ancienne synagogue de Hammam Lif — Naro (en arabe : حمام الأنف ) — est le plus vaste site archéologique juif et la seule synagogue antique découverte en Afrique.

Le site se trouve à 20 kilomètres au sud de Carthage, sur la plage au pied de djebel Boukornine. Certains spécialistes datent cette synagogue de la fin de l’époque byzantine (VIe siècle de notre ère), tandis que d’autres la datent de la période romaine du IIIe au IVe siècle de notre ère, en se basant sur les techniques de mosaïques employées.

Une découverte fortuite en 1883

La découverte, en 1883, au début du protectorat, est purement due au hasard : un officier de l’armée française, Ernest de Prudhomme, voulut aménager un jardin pour sa maison et, lors des travaux, les ouvriers tombèrent sur un magnifique sol en mosaïque.

La disposition du bâtiment et les mosaïques étaient si conformes aux « conventions » qu’on a d’abord pensé qu’il s’agissait d’une église. Très vite, l’inscription latine au centre du sol, « Sancta Sinagoga », flanquée de menorahs de chaque côté, a permis d’identifier le bâtiment comme une synagogue.

Sinon, les autres représentations sont communes aux sols en mosaïque des élégantes villas romaines et des églises chrétiennes d’Afrique du Nord.

Inscription en mosaïque portant la mention latine Asterius filius Rustici arcosinagogi
Inscription portant la mention de la « sinagogi ». On y lit : Asterius, filius Rustici arcosinagogi, Margarita, Riddei (filia), partem portici tesselavit. (Photo © Zaher Kammoun)

Les ruines de la synagogue ont complètement disparu malgré une tentative, en 1909, pour les déplacer. Heureusement, le caporal Peco en avait dessiné un plan très précis, alors qu’il travaillait pour le capitaine Prudhomme. Ce plan montre un complexe comprenant plusieurs pièces mesurant en tout environ 22 mètres sur 20 mètres.

D’autre part, la mosaïque principale de la synagogue est connue presque dans son intégralité grâce à une peinture à l’aquarelle réalisée immédiatement après sa découverte, en 1883. Le tableau a été montré pour la première fois dans l’article d’Ernest Renan pour la Revue archéologique de 1884.

Les mosaïques dispersées dans le monde

Une douzaine de panneaux de mosaïques de cette synagogue ont été « sauvés » des pilleurs d’antiquités et furent vendus, en 1908, au Brooklyn Museum à New York. Trois autres mosaïques se trouvent au musée du Bardo à Tunis.

Plan et architecture du complexe

Plan architectural de la synagogue de Hammam-Lif, présenté dans la Revue archéologique de 1884
Plan de la synagogue présenté dans la Revue archéologique de 1884.

Le plan montre un complexe de seize pièces, selon un carré presque régulier d’environ 20 mètres de côté. Il ressemble à celui d’une maison romaine typique ainsi qu’à celui de nombreuses églises paléochrétiennes. La façade principale, qui était ornée de deux colonnes, est précédée d’une cour extérieure.

La porte monumentale donnait accès à un portique, flanqué, à droite, d’un long mur plein et, à gauche, de deux petites chambres. En face de l’entrée monumentale, une large porte faisait communiquer le vestibule avec le sanctuaire.

Sur le seuil une inscription sur une mosaïque rappelait les noms de donateurs :

Asterius, filius Rustici arcosinagogi, Margarita, Riddei (filia), partem portici tesselavit

« Asterius, fils de Rusticus, le chef de la synagogue, et Marguerite, (épouse ?) de Riddeus, ont fait paver de mosaïque une partie du portique. »

Le sanctuaire et ses mosaïques

La synagogue proprement dite était un rectangle allongé d’environ 10 mètres sur 6 mètres de côté, avec une niche arrondie à l’ouest. Cette niche devait abriter le « siège de Moïse », occupé par le chef de la synagogue, ou peut-être l’endroit où le rouleau de la Torah était lu.

Le sol était couvert d’une mosaïque divisée dans le sens de la largeur en trois espaces de dimensions différentes : des oiseaux, des quadripodes, des fleurs, des fruits, encadrés par des rinceaux.

Panneau de mosaïque avec la menorah, chandelier à sept branches
Panneau de mosaïque avec la menorah.
Mosaïque du palmier-dattier, présentée au Musée de Brooklyn à New York
Mosaïque présentée au Musée de Brooklyn à New York. (Photos © X-DR)

Au centre, la mosaïque est divisée en trois registres : en haut se trouve un paysage maritime avec des poissons et des oiseaux aquatiques, en bas un paysage terrestre avec des palmiers et des paons de part et d’autre d’une fontaine. Au milieu, on peut lire une dédicace entre deux chandeliers à sept branches et d’autres instruments liturgiques, et l’on apprend que le sanctuaire avait été pavé en mosaïque aux frais d’une dame nommée Juliana :

Sancta(m) Sinagoga(m) Naron(itanam) pro salutem suam ancilla tua Juliana p(uella) de suo proprium teselavit

« La sainte synagogue de Naro, c’est, pour son salut, ta servante Juliana de Pt(olémaïs ?) qui en a fait faire le pavement de mosaïque à ses frais. »

Les pièces annexes et leurs trésors

Au nord-ouest du sanctuaire, mais sans communication avec lui, derrière la niche, s’étendait une grande pièce rectangulaire tournée vers l’extérieur. Elle servait de dépôt pour les instruments de culte et les livres sacrés, comme l’indique l’inscription encastrée dans une autre mosaïque du sol.

La destination des autres petites pièces est inconnue, mais il faut signaler que beaucoup étaient également ornées de mosaïques : des chandeliers à sept branches, lions, hyènes, coqs, perdrix, pintades, canards, poissons, arbres, corbeilles de fruits, un buste de jeune homme aux longs cheveux, tenant sur l’épaule un bâton recourbé, un buste de femme casquée.

La menorah, symbole du judaïsme antique

On a souvent tendance à associer la menorah à la fête de Hanouka. Or, dans le monde romano-byzantin, les images de la menorah sont fréquemment accompagnées du loulav et de l’etrog — branche de palmier et cédrat —, liés à la fête de Souccot. Et ces représentations sont ce qui différenciait une synagogue d’une église chrétienne ou d’un lieu de culte polythéiste. La menorah était le principal symbole du judaïsme à la fin de l’Antiquité.

Un héritage universel

Toutes les inscriptions en latin montrent l’intégration des juifs d’Afrique du Nord dans la culture et la société romaines. La synagogue de Hammam-Lif est une synthèse fascinante d’images et de formes juives traditionnelles, avec l’imagerie et l’architecture locales.

La communauté de Hammam-Lif a apparemment cessé d’exister après la conquête arabe au VIIe siècle. L’implantation juive sur le site a été renouvelée au XVIIIe siècle.

Catégories : _Toutes catégories
Retour au blog

Articles similaires

La Menorah
_Toutes catégories

La Menorah

Archéologie · Israël La Menorah Entre archéologie, symboles et légendes La Menorah est présente dans notre quotidien et elle est un objet sa...

Lire
L’image du Bélier
_Toutes catégories

L’image du Bélier

L’IMAGE DU BÉLIER sur la mosaïque de la synagogue antique de BEIT ALPHA Par Brigitte Ohnona Mannheim , Archéologue à l’IAA et Dr...

Lire
Beit Lehi / Beit Loya
_Toutes catégories

Beit Lehi / Beit Loya

Archéologie • Israël Beit Lehi / Beit Loya Un site archéologique méconnu et captivant Par Brigitte Ohnona Mannheim , archéologue à l’I...

Lire