Un joyau inconnu
Au-delà de l’oasis et de ses cascades fréquentées par les visiteurs en Israël, Ein Gedi cache un site archéologique majeur et méconnu : une synagogue antique de l’époque du Talmud.
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Archéologue à l’IAA
CEO Memories Foundation, ex inspecteur général à l’IAA en charge du trafic d’antiquités
Beaucoup de touristes s’arrêtent dans le parc national, sur la route 90 qui longe la rive occidentale de la mer Morte, entre Qumrân et Masada. Très peu malheureusement connaissent et visitent le site archéologique situé seulement à deux minutes de la réserve naturelle.
Ein Gedi couvre 25 km² et deux sources jaillissent du plateau du désert de Judée — Nahal David (David Stream) et Nahal Arugot (Arugot Stream) — dont les eaux s’écoulent vers la mer Morte. Ce sont des sanctuaires pour de nombreux types de végétaux, d’oiseaux multicolores, de reptiles et d’espèces animales comme les ibex (bouquetins — Yaelim en hébreu) et les damans des rochers. Le nom de l’oasis est lié aux bouquetins, Ein Gedi signifie en français « la source du cabri ». Avant la pandémie du Covid-19, le parc attirait plus d’un million de touristes étrangers par an. Ils venaient se rafraîchir dans les sources en profitant d’une vue exceptionnelle sur la mer Morte, à flanc de montagne. Les Israéliens férus de marche ne sont pas en reste et parcourent les sentiers balisés qui les mènent de - 418 mètres au-dessous du niveau de la mer jusqu’à 200 mètres d’altitude sur le plateau du désert de Judée. L’abondance de l’eau, ainsi qu’en attestent les cascades et les nombreuses piscines naturelles, a de tout temps attiré l’Homme dans ce désert inhospitalier.


Ein Gedi dans les textes sacrés
Le site d’Ein Gedi est cité à maintes reprises dans la Bible hébraïque. C’est là, dans une grotte au-dessus du ruisseau, que se cacha David lorsqu’il était poursuivi par le roi Saül et qu’il l’épargna.
« Et David est passé de là, et il a habité dans les bastions de Ein Gedi. »
1 Samuel 24:1
Ein Gedi est mentionné également dans le Livre de Josué (15:62), celui d’Ézéchiel (47:10), dans le Cantique des Cantiques qui mentionne déjà les palmiers et les vignobles (1:14) — « Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de fleurs dans le vignoble de Ein Gedi » — et dans le Second Livre des Chroniques (20:2).
Les fouilles archéologiques
En 1965, les habitants du kibboutz, en labourant un champ, n’ont pas vraiment été surpris de buter sur des ruines antiques. Un classique en Israël où la terre recèle et conserve jalousement ses trésors et les traces de civilisations qui s’y sont succédées. Immédiatement, une équipe d’archéologues s’est rendue sur place pour évaluer le site et programmer les fouilles archéologiques. Dan Barag, Sefi Porat et Ehud Netzer les ont conduites entre 1970 et 1972.
Chronologie du site d’Ein Gedi
Les campagnes successives ont permis de dater les débuts de l’occupation du site à plus de 7 000 ans lors de la période Chalcolithique (5 000 av. J.-C.). Le site s’est peu à peu développé et un important village est attesté à l’époque du Fer (VIIe siècle av. J.-C.), détruit par les Babyloniens (586 av. J.-C.), reconstruit à l’époque perse, puis abandonné et encore réoccupé à l’époque hasmonéenne (140 av. J.-C. – 37 av. J.-C.). Il fut de nouveau détruit au moment de la grande révolte juive contre Rome (70 apr. J.-C.), puis réoccupé jusqu’à sa destruction au moment de la révolte de Bar Kokhba en 135 de notre ère. Les juifs reviennent sur le site au IIe siècle et le village va se développer jusqu’au VIe siècle de notre ère.
La synagogue : quatre siècles de prière
Parmi les nombreuses découvertes, celle de la synagogue a marqué la campagne de fouille et les chercheurs. Elle impressionne aujourd’hui les visiteurs qui ont la chance de la découvrir et elle est au cœur des voyages de la Fondation Israël Archéologie vers le sud du pays.
La synagogue a existé pendant quatre cents ans. Seize générations successives de juifs s’y sont réunies. Ils l’ont embellie, décorée et rénovée. Ils y ont réglé les affaires de la communauté et, bien sûr, ils y ont prié.
La synagogue a existé pendant quatre cents ans, seize générations successives de juifs s’y sont réunies (Bet haKnesset en hébreu : maison de réunion, maison de l’assemblée). Ils l’ont embellie, décorée et rénovée. Ils y ont réglé les affaires de la communauté et, bien sûr, ils y ont prié.
Architecture du bâtiment
Le plan du bâtiment épouse une structure en forme de trapèze. Les dimensions en font un édifice imposant de 16 m (ouest) x 13,50 m (est) x 12 m. Le mur nord a été construit en direction de Jérusalem. La coutume juive de fixer une direction pour réaliser la prière et d’orienter les synagogues en fonction de celle-ci a influencé le christianisme puis l’islam. À l’origine, il y avait deux ouvertures, au nord et au sud ; dans une seconde phase, l’ouverture nord a été bouchée et l’arche sainte (aron ha-kodesh) a été mise en place.
À l’intérieur étaient conservés les Sefer Torah, rouleaux sacrés de la Loi. Une banquette à trois niveaux occupe le mur sud et fait face à une estrade (bima) devant l’arche sainte où était lu le Sefer Torah pendant les services religieux. L’espace est divisé par trois rangées de colonnes. Un emplacement destiné au chef de la communauté (appelé dans les sources antiques la chaire de Moïse — Kathedra de Moshe) était sculpté dans le mur est de la synagogue. On retrouve également ce siège dans des synagogues du Golan, notamment à Ein Keshatot (Source des arches) que nous avons découvert lors de notre dernier voyage.

Les mosaïques exceptionnelles
Le plus étonnant pour les visiteurs est le sol décoré d’impressionnantes mosaïques. La mosaïque centrale a une structure géométrique. Le carré central est entouré de fleurs à quatre pétales, au centre se trouve un cercle avec quatre oiseaux et des grappes de raisin.



La mosaïque du côté est

La mosaïque du côté est, conservée au musée Rockefeller, est unique en Israël. Elle présente dix-huit lignes écrites en hébreu et araméen : la liste des générations d’Adam à Japhet, les douze signes du zodiaque et la liste des douze mois du calendrier hébraïque (plutôt que la représentation figurative trouvée dans d’autres synagogues en Israël — signe d’un judaïsme plus orthodoxe) ; les trois patriarches : Abraham, Isaac et Jacob ; et les noms des trois compagnons de Daniel — Hananiah, Michaël et Azariah ; les noms des donateurs ; une bénédiction — « Paix sur Israël » — et un long passage traitant des règles de comportement au sein de la communauté d’Ein Gedi.
« Celui qui provoque une dispute entre deux membres de la communauté, qui colporte aux goyim des médisances sur un autre membre, qui vole ou qui dévoile les secrets de la ville, celui dont les yeux parcourent la terre entière et qui voit les mystères, il portera son visage sur cet homme et sur sa descendance, et il l’enlèvera de sous les cieux. Et tout le peuple dira amen ve amen sélah. »
Inscription de la mosaïque d’Ein Gedi — malédiction unique en Terre Sainte
Le secret d’Ein Gedi
Ce texte qui comporte une malédiction est unique dans les découvertes en Terre Sainte et renvoie au secret de la synagogue d’Ein Gedi. Le bâtiment est immense, richement décoré pour un petit village juif agricole, éloigné et isolé. Comment résoudre ce paradoxe ? La réponse se trouve dans la malédiction de l’inscription qui fait référence à l’origine énigmatique de la richesse des habitants. Ce secret est celui de la fabrication de l’huile de baumier ou balsamier, jalousement gardé, sur lequel reposait l’activité économique de la communauté juive locale d’Ein Gedi. Les corporations de producteurs de parfums et d’épices, généralement unies sur une base familiale, gardent encore aujourd’hui leurs secrets de fabrication et constituent une classe économique fermée.
La Menorah en mosaïque et en bronze

Trois candélabres à sept branches à trépieds sont situés sur la mosaïque devant l’arche d’alliance. Ils évoquent directement la Menorah (Candélabre) du Temple qui se trouvait à Jérusalem et révèlent l’aspiration messianique de délivrance spirituelle, de reconstruction du Temple et de recouvrement de la souveraineté nationale des habitants. Ajoutons que dans les remblais, près de l’angle nord-est de la synagogue, une Menorah en bronze a été retrouvée. Elle est aujourd’hui exposée au Musée d’Israël à Jérusalem.
Destruction et découvertes tardives
Dans la première moitié du VIe siècle le bâtiment de la synagogue a été agrandi et d’autres pièces adjacentes ont été ajoutées, mais les habitants n’en ont pas profité puisque le site a été détruit et calciné. Plusieurs morceaux de rouleaux de parchemin, totalement brûlés par l’incendie de la synagogue, ont été mis au jour. Trop endommagés et trop fragiles pour être déroulés, il a fallu attendre quarante-cinq ans pour déchiffrer, sur un fragment de parchemin de sept centimètres de long qui ressemble à un morceau de charbon, les huit premiers versets du Lévitique. Les chercheurs sont parvenus à déchiffrer les textes sans déplier le manuscrit grâce à une prouesse technologique : l’imagerie numérique en 3D. C’est la plus ancienne copie d’un livre de la Torah jamais trouvée dans une arche sainte. La datation au carbone 14 montre que le texte a été écrit à la fin du VIe siècle.
Un trésor numismatique exceptionnel
Près de cinq mille pièces ont été également mises au jour dont deux trésors de pièces d’or : l’un composé de cinq pièces d’Anastase (498-518) et l’autre comprenant quinze pièces de Justinien (527-565), dont les troupes sont responsables de la destruction du site. Un si grand nombre de pièces est révélateur d’une activité économique intensive sans doute liée au commerce du parfum et d’autres produits de la mer Morte : les dattes, le sel et le bitume.
La découverte atteste aussi dramatiquement le fait que jamais les descendants ne sont revenus sur le site récupérer les monnaies et reconstruire le village. Elles ont attendu mille quatre cents ans les archéologues israéliens…
Un patrimoine à découvrir
Les fouilles n’ont révélé qu’une petite partie de la zone du village qui comprend les complexes résidentiels et les rues autour de la synagogue. Elles illustrent le développement du judaïsme centré sur la synagogue dans l’Antiquité classique et tardive, après la destruction du Temple. Nul doute que de nouvelles découvertes attendent les futurs archéologues.
Entre mer Morte et désert de Judée, Ein Gedi et son oasis font figure de paradis terrestre avec sa végétation luxuriante et ses sources d’eau abondantes. La synagogue érigée par l’ancienne communauté juive a été récemment restaurée, une grande bâche blanche la recouvre et permet aux visiteurs de la contempler à l’ombre du soleil… invitation à une belle pause culturelle !