Monothéisme, liberté, tolérance : des valeurs juives universelles
illustrées par l’archéologie.
Siège de Lachish en 701 av. notre ère — British Museum © David Ohnona
Brigitte Ohnona Mannheim & Dr David Ohnona
Archéologue — CEO Memories Foundation, ex-inspecteur général
à l’IAA en charge du trafic d’antiquités
La Terre sainte est le berceau de trois grandes religions, elle a attiré l’attention
de tous au cours des siècles, et son héritage passionnant a survécu au passage du
temps. Comme le disait Ernest Renan en 1885, « Seul entre tous les peuples d’Orient,
Israël a eu le privilège d’écrire pour le monde entier […] la Bible est le livre par
excellence, la lecture universelle : des millions d’hommes ne connaissent pas d’autre
poésie […] Grâce à cette adoption universelle, nulle histoire n’est plus populaire que
celle d’Israël. »
L’histoire ancienne d’Israël est, certes, relatée dans les Saintes Écritures, mais elle
est également sans cesse réévaluée à la lumière des découvertes archéologiques. Après
plus de cent cinquante ans de fouilles dans diverses parties du Levant Sud, qui constitue
l’arène principale des événements décrits dans la Bible, l’archéologie a permis de mieux
comprendre le passé de cette région. Non seulement l’histoire juive, la première religion
monothéiste, mais également celle du christianisme et de l’islam.
L’archéologie en Israël porte en effet sur la recherche systématique de tous les vestiges
du passé — depuis la préhistoire jusqu’à la fin de la domination ottomane. Les chercheurs
accordent une grande importance au fait que le pays abrite le patrimoine spirituel des
trois grandes religions monothéistes. Plus de 78 000 sites d’antiquités sont recensés
en Israël et protégés par la loi. Chaque année, plusieurs dizaines de sites de chaque
période, dans l’ensemble du pays, font l’objet de fouilles.
Les chercheurs accordent une grande importance au fait que le pays abrite
le patrimoine spirituel des trois grandes religions monothéistes.
Nous proposons de donner ici quelques exemples de ces découvertes, qui témoignent
des messages universels qu’Israël a apporté au monde. L’un des plus forts, dans le
judaïsme, est la sacralité et la sainteté de la vie humaine.
Abraham et le sacrifice d’Isaac
Abraham, le père des trois monothéismes, est un berger dont la tente est ouverte
aux quatre vents pour accueillir les étrangers et diffuser la foi nouvelle. Le patriarche
incarne l’un des éléments fondateurs de l’histoire judéo-chrétienne — l’épisode, mal
traduit en français, du « sacrifice d’Isaac ». Le sacrifice du fils est l’acte de foi
parfait demandé par Dieu à Abraham, qui lui vaut dans la Bible d’être dépositaire
de l’Alliance entre l’homme et Dieu.
Au sommet du récit dramatique, Isaac, ligoté par son père, est remplacé par le bélier.
La nouvelle éthique que vont porter les enfants d’Abraham consiste à ne plus immoler
d’êtres humains, ni comme boucs émissaires, ni comme offrande à Moloch, cette divinité
redoutable liée au monde souterrain, à celui des morts, qui apparaît plusieurs fois dans
la Bible, dans un contexte lié à des sacrifices d’enfants par le feu.

(Ve/VIe siècles).
© DR
Le sacrifice était en effet un acte commun à toutes les religions de l’Antiquité. Au départ,
sa signification n’est pas la privation et le dépouillement, mais au contraire le don le
plus généreux possible à une divinité dont on veut obtenir la récompense, la grâce ou le
pardon. Dans la Bible, on assiste à des sacrifices d’animaux, mais elle récuse totalement
les sacrifices humains, qui étaient encore couramment pratiqués dans la société canaanéenne
de l’époque, dont Abraham était contemporain.
Le thème du sacrifice sera très représenté dans l’art au cours des siècles, sur des bas-reliefs,
des fresques murales dans les églises et également par les grands peintres classiques. L’une
des plus anciennes représentations se trouve sur la très belle mosaïque de la synagogue
antique de Beth Alpha, qui date des Ve/VIe siècles de notre ère.
La sanctification de la vie, par-dessus tout, est peut-être l’un des plus beaux cadeaux du
peuple juif à l’humanité. Les juifs ont opéré le passage du sacrifice des humains au sacrifice
des animaux dans le Temple, puis, après la destruction du dernier Beth Hamikdash, le passage
du sacrifice des animaux à la prière !
Le second message universel du judaïsme est la fin du paganisme et du règne des idoles,
pour le monothéisme. Abraham est l’ancêtre biblique sacré, « père des croyants ».
Il aurait vécu au XVIIIe siècle avant notre ère, soit au cœur de la période canaanéenne
polythéiste, qui s’étend de -2400 à -1200.
Les Canaanéens et le monde polythéiste
Du point de vue géographique, Canaan désigne la partie du Proche-Orient située entre
la Méditerranée et le Jourdain. Les Canaanéens possédèrent une armée très puissante et
une flotte qui convoyait en Méditerranée les produits venus de l’Arabie. On pense que les
fondateurs de Tyr, de Sidon ou de Byblos furent aussi des Canaanéens. Ils développèrent
l’artisanat, en particulier le travail du cuivre et celui de la fonte du bronze. Dès le milieu du
IIe millénaire, la commercialisation de la teinture de pourpre, qu’eux seuls savaient extraire
du murex, fit d’eux un peuple prospère.
Au niveau religieux, les Canaanéens étaient bien polythéistes. Leur religion est reconstituée
à partir d’un ensemble de textes divers, s’appuyant sur la description de leurs croyances
et pratiques, qui sont fustigées par la Bible. On adorait les divinités connues par les textes
d’Ougarit (XIVe/XIIIe siècles avant notre ère) : El, Baal, Addou, Anat, Asherah, etc.
Revenons à Abraham qui, selon un Midrash bien connu, détruisit les idoles de son père, Terah.
Briser les idoles est l’un des gestes fondateurs du monothéisme. Plus loin dans la Bible, on peut
lire : « Vous démolirez leurs autels, vous briserez leurs statues, vous abattrez leurs pieux
sacrés voués à la déesse Ashera et vous brûlerez leurs idoles sculptées. »
(Deutéronome 7-5).
Lachish : une découverte archéologique majeure

et capitale des dix tribus du royaume d’Israël.
© Biblewalks
Une incroyable découverte archéologique, très récente, à Lachish vient appuyer cette
injonction biblique. Lachish était la plus grande cité au temps du roi Jéroboam, la capitale
des dix tribus et du royaume d’Israël, jusqu’à l’exil de Judée, en 586 avant notre ère. Le site
archéologique est immense et il est fouillé depuis des décennies.
Lachish était la plus grande cité au temps du roi Jéroboam, la capitale
des dix tribus et du royaume d’Israël.
En 2017, les archéologues ont mis au jour, à l’entrée de la cité antique, grâce à des fouilles
illégales de pilleurs d’antiquités, une découverte majeure qui illustre le lien entre le
judaïsme et le monothéisme. Cette entrée se faisait par un complexe fortifié de trois espaces
de chaque côté de la rue qui menait à l’intérieur de la ville. Ces trois espaces (chambres)
avaient chacun leur fonction : la chambre des gardes, l’espace administratif, et l’espace
cultuel. Ce dernier s’ouvrait par la porte du sanctuaire et comportait un autel pour les
sacrifices.
Saar Ganor, archéologue aux Antiquités nationales d’Israël, découvre l’autel, mais une
particularité le frappe : « Il a les cornes des quatre angles brisées. »

© Israel Antiquities Authority

des lieux de culte païens.
© Israel Antiquities Authority
L’autel était toujours dans sa position d’origine, enseveli sous des siècles de remblais,
les cornes détruites, comme si elles avaient été délibérément profanées. Mais une autre
surprise attendait les archéologues : juste à côté de l’autel, un siège de toilette en pierre
a été trouvé, avec, en dessous, sa fosse septique.
Ce qui est extraordinaire, c’est de relier ces découvertes au Tanah, à la Bible. On peut
lire dans le texte du Livre des Rois : « Ils renversèrent la statue de Baal, ils renversèrent
aussi la maison de Baal, et ils en firent un cloaque, qui a subsisté jusqu’à ce jour. »
(II 10-27).
Nul n’est censé ignorer la Loi et la contourner, aucune exception,
ce qui est à cette époque totalement nouveau.
Les tests effectués par l’Autorité Israélienne des Antiquités ont révélé que ces latrines
n’avaient jamais été utilisées, ce qui ajoute à l’idée qu’elles servaient, en fait, de signe
de souillure. Un symbole pour dire que les juifs, les enfants d’Israël, ont en abomination
les idoles et leur culte païen.
L’abolition et la profanation de l’autel de la porte de Lachish ont probablement été faites
par Ézéchias, roi de Judée, qui « a enlevé les hauts lieux, a brisé les colonnes et a
abattu l’Asherah » (II Rois 18). Ézéchias a régné de 725 à 690 avant notre ère environ.
Il a conduit des réformes religieuses pour rapprocher ses sujets de l’orthodoxie de la loi
juive.
Les puissantes forces de l’Empire néo-assyrien, dirigées par Sennachérib, attaquèrent,
conquirent et rasèrent tout Lachish, y compris le complexe de la porte. Cet événement
dramatique est décrit de manière très graphique et détaillée dans le « bas-relief de la
bataille de Lachish », découvert au XIXe siècle dans l’ancienne Ninive (Irak actuel),
et maintenant exposé au British Museum de Londres.
Les « cornes de l’autel des jumeaux » et les latrines trouvées dans la porte de Lachish
prouvent donc une pratique juive courante, utilisée pour profaner les lieux saints païens
en Terre sainte. C’est une magnifique illustration du rejet du paganisme et de l’attachement
du peuple juif au monothéisme.
Le Temple de Jérusalem : un lieu universel
De façon complexe, sur plusieurs siècles durant le premier millénaire avant notre ère, le
judaïsme se construit et le culte du Dieu unique évolue jusqu’à l’aboutissement que
représente la construction du Temple de Jérusalem. Il va illustrer un autre message fort du
peuple juif : le Dieu d’Israël, célébré à Jérusalem dans le Temple, est universel et toutes
les nations y sont les bienvenues.
Les Hébreux de l’époque des Patriarches ne connaissaient pas de temple, bien qu’ils aient
des lieux sacrés où ils invoquaient le nom du Dieu unique. On pense à Béthel (Genèse 12, 8 ;
28,17-18), Beer-Sheva (Genèse 26,25), ou encore Sichem (Genèse 33,18-20). Par la suite,
Israël posséda un sanctuaire portatif grâce auquel Dieu pouvait résider en permanence au
milieu du peuple qu’il conduisait à travers le désert.
Le Tabernacle, dont le texte biblique (Exode 26-27) donne une description idéalisée,
partiellement inspirée du futur Temple, est le lieu de rencontre du peuple avec Dieu.
Puis, le roi David installe à Jérusalem sa nouvelle capitale, qui devient aussi le centre
religieux de tout Israël. Le Premier Temple sera construit durant le règne de Salomon,
au Xe siècle avant notre ère.
Le Temple n’était pas qu’un lieu de prière, c’était aussi un lieu de trafic
commercial intense, et un gigantesque office de change.
Si l’on regarde le plan général du Temple, on peut voir qu’il a une structure concentrique,
avec des parties publiques et des parties toujours plus sacrées et toujours plus rarement
accessibles. Dans le sanctuaire du Temple — le « Saint des saints » — était conservée
l’Arche d’alliance avec, à l’intérieur, les Tables de la Loi. Les parties « publiques » étaient
accessibles à tous.
L’inscription du Soreg

Inscription en grec interdisant aux étrangers de pénétrer dans l’enceinte sacrée du Temple.
© DR
L’une des plus significatives découvertes archéologiques, sur le mont du Temple, est celle
de l’« inscription du Soreg » (en hébreu Soreg signifie grille) ou « inscription de la
balustrade du Temple », qui avertissait les étrangers de ne pas pénétrer dans la toute
petite partie de l’enceinte sacrée du Temple. On en a retrouvé deux exemplaires, qui
constituent aujourd’hui les vestiges les plus proches de l’ancien Temple de Jérusalem.
Le texte en grec est le suivant : « Que nul étranger ne pénètre à l’intérieur du tryphactos
(balustrade) et de l’enceinte (péribole) qui sont autour du hieron (esplanade du Temple).
Celui qui serait pris y pénétrant serait cause que la mort s’ensuivrait (pour lui). »
Ce que nous devons retenir ici, c’est le caractère universel du Temple de Jérusalem, qui
était ouvert à tous, juifs et non-juifs. Seules les parties consacrées au culte le plus sacré,
dans le Saint des Saints, étaient interdites d’accès au public, juifs et non-juifs, puisque
seul le grand prêtre pouvait y pénétrer.
Le judaïsme, dès les origines, n’a eu aucune volonté de prosélytisme. Le Temple a servi
de phare du monothéisme, influencant le développement des autres religions monothéistes,
le christianisme et l’islam. Sa présence à Jérusalem, ville sainte aux confessions multiples,
en a fait un symbole d’unité spirituelle et d’histoire partagée entre juifs, chrétiens et
musulmans.
La Menorah : lumière pour les nations
Le judaïsme, non prosélyte, a l’ambition d’être la lumière pour les nations et se définit
comme tel — Or lagoim. Le meilleur symbole de cela est la Menorah, le candélabre
à sept branches qui se trouvait à l’origine dans le Saint des Saints du Temple de Jérusalem.
Elle a été source de fascination et d’inspiration pour les juifs, les samaritains, les chrétiens
et les francs-maçons depuis trois millénaires.
Symbolisant la mission « d’élection » et le combat du peuple juif — éclairer le monde
et faire reculer l’obscurité —, elle est devenue le principal symbole juif au IVe siècle.
Par essence, elle est un rappel du Temple détruit, de la souveraineté perdue et de l’espoir,
pour le peuple juif, de la sortie de l’obscurité de l’exil vers la lumière du retour à Sion.

Découvert à Jérusalem en 2013 lors de fouilles dirigées par Eilat Mazar
(Université Hébraïque). Or pur, 10 cm de diamètre, époque byzantine.
© Ouriel Tadmor / Eilat Mazar
Nous voulons ici présenter une découverte archéologique sans précédent : un médaillon en
or représentant une Menorah, retrouvé à Jérusalem en 2013 lors de fouilles menées par
l’Université Hébraïque et dirigées par Eilat Mazar. Il est en or pur, fait 10 cm de diamètre,
avec la représentation du candélabre à sept branches, d’un grand shofar et d’un rouleau
de la Torah.
Le médaillon, inséré dans une grande chaîne en or, était caché dans un sac en cuir avec des
boucles d’oreilles en or et 36 pièces d’or de l’époque byzantine (IVe aux VIe siècles).
Ce trésor aurait été apporté à Jérusalem par des émissaires de la communauté juive exilée en
diaspora. Le trésor a été enfoui et oublié pendant quatorze siècles…
C’est une découverte à couper le souffle, qui arrive une seule fois dans une vie.
— Eilat Mazar
Jérusalem, ville-monde
Son rôle dans le développement du monothéisme, son impact sur les croyances religieuses
et son héritage durable en tant que symbole d’unité spirituelle en font un monument
véritablement remarquable et intemporel dans l’histoire de l’humanité. Il incarne aussi le
message de tolérance au cœur du judaïsme, qui exige de respecter l’étranger et voit dans
chaque homme une étincelle du divin.
Une belle leçon que les visiteurs du Kotel (Mur occidental, dit des Lamentations) peuvent
voir tous les jours : tous les peuples, toutes les religions, tous les sexes, toutes les couleurs
de peaux peuvent venir se recueillir et prier au Kotel vingt-quatre heures sur vingt-quatre
et sept jours sur sept.
Les valeurs juives telles que le monothéisme, la liberté, le caractère sacré de la vie humaine,
la tolérance, ont transformé le monde. Bien après le judaïsme, les autres religions monothéistes
sont arrivées et se sont référées à Jérusalem.
L’archéologie permet de suivre les traces de l’évolution des origines à nos jours de cette
« ville-monde, ouverte aux quatre vents, le berceau commun dans lequel se sont inventés
tour à tour le judaïsme, le christianisme et l’islam, et dont les lieux saints emblématiques
reflètent autant les échanges et les influences réciproques que les conflits et les
confrontations. »
À lire
Jérusalem : Histoire d’une ville-monde des origines à nos jours
Sous la direction de Vincent Lemire.
Flammarion, « Champs-Histoire », 2016.