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L’image du Bélier

Carl Buchalet
10 min de lecture
L’image du Bélier

sur la mosaïque de la synagogue antique de BEIT ALPHA

Par Brigitte Ohnona Mannheim, Archéologue à l’IAA
et Dr David Ohnona, CEO Memories Foundation, ex-inspecteur général à l’IAA en charge du trafic d’antiquités.

L’ancienne synagogue de Beit Alpha est située à la frontière de la Arava et de la Basse Galilée, dans la vallée de Beit Shéan, au nord-est d’Israël. Comme cela arrive souvent en archéologie, sa découverte est due au hasard.

Le sol en mosaïque de la synagogue a été découvert en 1929 par des membres du kibboutz Beit Alpha, qui creusaient des canaux pour irriguer leurs champs! Des fouilles furent bientôt entreprises par une équipe de l’Université Hébraïque de Jérusalem sous la direction du célèbre professeur Eleazar Sukenik, mettant au jour les restes d’un bâtiment et des mosaïques restées intactes pendant près de mille cinq cents ans. Très vite ce bâtiment a été identifié comme un lieu de culte juif: une synagogue antique. Dans les années 1960, les fouilles ont été étendues et ont révélé d’autres vestiges; les découvertes, indiquent qu’autour de la synagogue se dressait un village juif de l’époque byzantine (Ve-VIe siècles de notre ère).

L'équipe de fouilles en 1929 lors de la découverte de la synagogue de Beit Alpha
1929. L’équipe au moment de la découverte des vestiges d’une synagogue de l’époque byzantine. (PHOTOS © X-DR)

La synagogue est orientée vers le sud, en direction de Jérusalem. Elle a été construite dans le style d’une basilique de 27,7 mètres de large sur 14,2 mètres de long, mais son plan n’est pas symétrique. Elle consiste en une cour (atrium), un vestibule d’entrée (narthex) de 9,65 x 11,9 mètres et une salle de prières de 10 x 8 mètres. L’espace central était divisé en longues allées, séparées par des colonnades au bout desquelles une abside était érigée. Les colonnes soutenaient probablement les voûtes et le toit à pignon de la synagogue.

Les spécialistes supposent qu’au-dessus des deux bas-côtés latéraux et du vestibule, une galerie était aménagée au second étage pour les femmes ou pour le limoud, l’étude des textes sacrés. Les murs, en pierre non taillée, sont enduits de plâtre à l’intérieur comme à l’extérieur. Une abside – un renfoncement arrondi et surélevé de 2,4 mètres – construite dans le mur sud de la synagogue servait de bima (estrade) réservée à l’arche de la Torah; on y accédait par trois marches.

Sous le sol de la bima, un creux d’un mètre de profondeur revêtu de pierres abritait probablement la trésorerie de la synagogue. Les juifs avaient l’habitude de placer sous l’arche sainte le trésor de la communauté, une façon d’arrêter les potentiels voleurs juifs s’apprêtant à commettre leur forfait dans un endroit saint et sous le regard divin proclamant le Lo Tignov – tu ne voleras pas! Lorsqu’on l’ouvrit durant les fouilles, il contenait encore trente-six pièces de monnaie byzantines en bronze. Cela démontre deux choses: les pilleurs non-juifs ne connaissaient pas cette cachette, personne ne l’a révélée, et les descendants des juifs ne sont jamais revenus sur le site récupérer le trésor pour reconstruire le village. Peu à peu, l’information s’est perdue et le site a été oublié.

Une exécution technique excellente

La roue du zodiaque dans le panneau central de la mosaïque de Beit Alpha
Dans le panneau central de la mosaïque, la roue du zodiaque avec Hélios au centre sur son char tiré par quatre chevaux. (PHOTO © X-DR)
Plan architectural de la synagogue de Beit Alpha
Plan de la synagogue de Beit Alpha: la cour (atrium), le narthex et la salle de prière avec ses trois panneaux de mosaïque.

La partie centrale du sol de la synagogue était ornée d’une grande mosaïque narrative divisée en trois panneaux. Ses dimensions sont de 10,35 x 5,50 mètres (57 mètres carrés). La mosaïque est de très bonne qualité. Les tesselles de pierres sont multicolores, avec une densité moyenne élevée de vingt tesselles par centimètre carré, et les tesselles de verre incrustées dans la mosaïque sont encore plus petites! Si l’exécution technique est excellente et témoigne d’un art populaire riche en couleurs et en motifs, en revanche le tracé des motifs est surprenant car relativement « naïf ».

Dans l’entrée principale de la salle de prière se trouvent deux dédicaces, l’une en araméen et l’autre en grec, encadrées par un lion et un taureau se faisant face. L’inscription en araméen précise que la mosaïque du sol a été posée pendant le règne de l’empereur Justin (probablement Justin Ier, né en 450 ou 452 et mort en 527) et que son financement a été assuré par les dons effectués par les membres de la communauté. L’inscription en grec dit: « Puissent les artistes qui ont accompli cette œuvre, Marianos et son fils Hanina, demeurer dans le souvenir des hommes. »

Dans la nef, le sol en mosaïque est divisé en trois panneaux distincts, tous entourés par une bande ornée de divers motifs: dessins géométriques, fruits, oiseaux et animaux. L’arche de la Torah est représentée dans le panneau devant l’abside, avec un toit à pignon et derrière une tenture. De chaque côté de l’arche, se trouve une Menorah (chandelier) allumée, ainsi que des objets de culte juif traditionnels: chofar (corne de bélier), loulav (branche de palmier), etrog (cédrat) et pelle à encens. Deux lions héraldiques montent la garde de chaque côté de l’arche.

Dans le panneau central, on peut voir la roue du zodiaque. Ces signes astrologiques, bien que vilipendés par les prophètes, étaient communément représentés à titre d’éléments décoratifs, aussi bien dans les églises que dans les synagogues de l’époque byzantine. Les douze signes, disposés en cercle, sont accompagnés de leurs noms en hébreu. Au centre du zodiaque, Hélios, le dieu du soleil, est représenté assis sur un char tiré par quatre chevaux. Les quatre saisons sont figurées dans les coins du panneau par des bustes de femmes ailées portant des bijoux; elles sont désignées par les mois hébraïques commençant chaque saison: Nissan (printemps), Tamouz (été), Tishri (automne) et Tévèt (hiver). Des roues de zodiaque ont été trouvées dans des mosaïques de sols de cinq autres synagogues en Israël: Isfiya, Susya, Naaran, Hamat Tibériade et Zippori. Toutes ces synagogues datent de la période de la Michna et du Talmud.

Le dernier panneau représente la Akeda Itzhak, la « ligature d’Isaac », improprement traduit en français par « sacrifice d’Isaac » tel qu’il est décrit dans la Genèse (22 : 1-19).

Détail du panneau de la ligature d'Isaac sur la mosaïque de Beit Alpha
Détail du panneau de la Akeda: Abraham, Isaac, le bélier pris dans le buisson et la main divine. (PHOTO © X-DR)
Reconstitution 3D de la synagogue de Beit Alpha
Reconstitution en maquette de la synagogue antique de Beit Alpha.

À droite, se trouve l’autel d’où s’élèvent les flammes. Abraham, debout à côté, tient d’une main son fils Isaac et de l’autre un long couteau. Les noms d’Abraham et d’Isaac sont inscrits en hébreu au-dessus des personnages. Une main symbolisant l’ange de Dieu surgit d’un nuage au-dessus d’eux. Les mots en hébreu figurant à côté signifient: Al Tichlah’ « ne porte pas la main [sur le garçon] ». Le bélier et les deux serviteurs avec l’âne sont représentés derrière Abraham.

Une offrande importante

Dès sa découverte, l’image du bélier dans le tableau a attiré l’attention des chercheurs.

Le bélier ainsi que le bouc sont des mammifères qui apparaissent souvent dans la Bible et dont l’iconographie est relativement riche: ils font partie de la panoplie animale offerte en sacrifice à l’époque de la Tente d’assignation et du Temple de Jérusalem. Dans la société d’il y a 3000 ou 4000 ans, au Moyen Orient, la possession d’un troupeau était un signe de richesse. Ainsi l’offrande d’un animal était équivalente à un don important, une séparation volontaire d’une partie de ses biens. Rappelons également que le bétail était élevé pour son lait, sa peau, ses poils, ses cornes et, exceptionnellement, pour la viande qui était réservée aux fêtes où on sacrifiait des animaux.

Le bélier est présent dans plusieurs civilisations de l’Antiquité. Ainsi Amon, divinité égyptienne de l’air et de la fécondité, plus tard reconduit sous le nom de Jupiter-Amon, est-il représenté avec une tête de bélier, tout comme Hermès criophore, ou porteur de bélier, qui était célébré dans un temple de Béotie pour avoir détourné une épizootie en portant un bélier sur ses épaules autour de la ville pour en écarter le fléau. Des rites pastoraux identiques faisaient adorer par les Doriens Apollon Karneios, dieu du bélier, également célébré à Sparte pour écarter les fauves, protéger les troupeaux, éduquer les bergers. En Europe, on a trouvé en Gaule de nombreux chenets d’argile cuite et de pierre à tête de bélier, ce qui n’est pas sans relier le symbolisme de l’animal et la fécondité familiale.

Dans la Bible, le bélier est désigné par le mot de ayil (aleph/yod/lamed), qui signifie la force physique et la puissance génésique. Il apparaît dans 170 versets. Selon la tradition ésotérique de la Kabbale, le bélier a été créé à minuit, le sixième jour de la création. Il a été le premier mammifère proposé au sacrifice:

« Mais l’Ange de Yahvé l’appela du ciel et dit: « Abraham! Abraham! » Il répondit: « Me voici. » L’Ange dit: « N’étends pas la main contre l’enfant! Ne lui fais aucun mal! Je sais maintenant que tu crains Dieu: tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » Abraham leva les yeux et vit un bélier, qui s’était pris les cornes dans un buisson. Abraham alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. »
Genèse 22, 1-12

Le sacrifice du fils, événement essentiel et fondateur dans l’histoire d’Abraham, constitue un épisode symbolique primordial pour le judaïsme: c’est l’acte de foi parfait demandé par Dieu à Abraham, qui lui vaut dans la Bible d’être dépositaire de l’Alliance entre l’homme et Dieu. Au sommet du récit dramatique, Isaac ligoté par son père est remplacé par le bélier. La nouvelle éthique que vont porter les enfants d’Abraham consiste à ne plus immoler d’êtres humains, ni comme boucs émissaires, ni comme offrande à Moloch. Peut-être l’un des plus beaux cadeaux du peuple juif à l’humanité: la sanctification de la vie au-dessus de tout.

Vue panoramique du sol en mosaïque de la synagogue de Beit Alpha
Vue d’ensemble du sol en mosaïque de la synagogue de Beit Alpha, avec ses trois panneaux narratifs. (PHOTO © X-DR)
Le sacrifice était un acte commun à l’ensemble des religions de l’Antiquité.

Le sacrifice était un acte commun à l’ensemble des religions de l’Antiquité. Au départ, sa signification n’est pas la privation et le dépouillement mais, au contraire, le don le plus généreux qui soit à une divinité dont on veut obtenir la récompense, la grâce ou le pardon. Dans la Bible, on assiste à des sacrifices d’animaux, mais elle récuse totalement les sacrifices humains qui étaient encore couramment pratiqués dans la société cananéenne de l’époque, ce qui explique qu’Abraham l’entende ainsi.

Il semblerait que le coup de théâtre divin substituant au dernier moment un bélier au fils d’Abraham démontre avec force le refus absolu par Dieu de tout sacrifice humain. Selon Marc-Alain Ouaknin, la leçon de cet épisode est sans équivoque: c’est une mise en scène dramatique pour signifier aux hommes qu’on ne peut désormais plus jamais se croire autorisé à porter la main sur un autre homme au nom de Dieu. Pour lui, le fait que le sacrifice n’ait pas lieu est tout à fait révolutionnaire: le message qui en résulte rejoint celui des dix commandements: ce Dieu est un Dieu d’amour et de justice qui refuse la violence et, plus encore, celle qui est faite en son nom.

Généreux, agressif et obstiné, le bélier était donc proposé aux différentes formes de sacrifice, en dehors de l’expiation réservée au bouc. Le bélier était généralement sacrifié en holocauste ou en sacrifice rémunératoire de paix.

L’influence de l’environnement chrétien

Dans la mosaïque de Beit Alpha, le bélier semble avoir été suspendu à l’arbre. Ce détail a immédiatement interpellé les chercheurs. Au moment de la découverte, l’archéologue Shmuel Yeivin a remarqué:

« Les deux pattes postérieures [du bélier] semblent flotter dans les airs, tandis que sa queue pend et est entraînée vers le bas. »

On peut peut-être y voir une influence de l’art byzantin de l’époque, qui illustre souvent des scènes de l’Ancien Testament et représente notamment le bélier du sacrifice comme pendu à l’arbre. Il semble que la représentation du bélier dans la mosaïque de Beit Alpha doive s’expliquer dans le contexte de l’influence de l’environnement chrétien: les artistes mosaïstes, Marianos et Hanina, étaient probablement de simples juifs, plus versés en matière d’art que dans l’interprétation de la Bible. Vraisemblablement, ils connaissaient, et ont peut-être même copié, une œuvre chrétienne représentant le bélier verticalement comme symbole de la crucifixion du Christ. Les artistes juifs n’ont pas compris la typologie chrétienne dans ce motif, et l’ont dessiné à l’innocence dans le cadre de la tradition artistique locale.

Aujourd’hui, l’épisode du sacrifice d’Abraham est encore célébré dans les grandes fêtes juives: lors de la fête de Roch Hachana, on lit le passage du sacrifice le deuxième jour de la fête. Le rite sacrificiel de l’agneau immolé à la place du fils est aussi évoqué lors de la grande fête de la Pâque juive, Pessah, (« passer »), qui commémore la libération du peuple hébreu (passage de la mer Rouge).

Le bélier a une telle importance dans le judaïsme que la corne de l’animal, le chofar, est un instrument de musique à vent en usage dans le rituel israélite depuis l’Antiquité. Le livre de Josué décrit notamment son utilisation par les Hébreux contre les murailles de Jéricho lors de la conquête du pays de Canaan. On retrouve de multiples références à ces sonneries dans la Torah. Il était par exemple entendu par les Juifs errants dans le désert pour signaler quand lever le camp, et parfois quand se rassembler pour la bataille. La révélation divine dans le Sinaï fut accompagnée par le son du chofar. Il est le symbole des grandes fêtes de Rosh Hashana et Yom Kippour. Un son vibrant qui nous enjoint de faire notre bilan et nous améliorer.

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