
La plus surprenante des découvertes d’archéologie sous-marine de Méditerranée.
© David Ohnona
Par Brigitte Ohnona Mannheim, Archéologue
et Dr David Ohnona, CEO Memories Foundation, ex-inspecteur général à l’IAA
L’Arche Magazine, mars-avril 2025
Les épaves antiques occupent une place fascinante dans l’imaginaire collectif, pas seulement pour les plongeurs sous-marins amateurs. Elles sont symboles de mystère, d’aventure ou encore de nostalgie pour un passé révolu et d’habitude inaccessible. Elles constituent également des témoignages précieux sur l’histoire, l’économie, la culture et les technologies des civilisations passées. Le bassin méditerranéen est riche en épaves qui offrent des aperçus précieux sur l’histoire maritime et sur celle du commerce et des échanges entre les peuples.
Parmi elles, l’épave antique de Ma’agan Michael est une découverte exceptionnelle. Elle a été trouvée près de la plage du même nom, en Israël, et est considérée comme l’une des épaves les mieux conservées de la période gréco-romaine. Aujourd’hui exposée au musée Hecht de la ville de Haïfa, l’épave est mise en valeur et l’exposition présente aussi des artefacts trouvés sur le site, ainsi que des informations sur la navigation ancienne et le commerce en Méditerranée. Une visite guidée avec la Fondation Israël Archéologie s’impose lors de votre prochain passage en Israël.
La découverte
L’épave de Ma’agan Michael a été découverte en 1985 par des plongeurs locaux. Ami Eshel, membre du kibboutz du même nom, a repéré en plongée, à 75 mètres de la côte, des formations rocheuses curieuses, à côté de tessons de poterie. Il a alerté l’Autorité des Antiquités d’Israël et le Centre d’études maritimes de l’Université de Haïfa et des recherches ont été entreprises. L’exploration préliminaire, premier réflexe des archéologues, a révélé des poteries datant du Ve siècle avant notre ère, ainsi qu’une grande quantité de bois immergé en excellent état de conservation, ce qui a encouragé la poursuite de l’exploration.

© A. Yurman
Des fouilles d’exception
En 1987, des fouilles archéologiques subaquatiques ont été menées par une équipe de l’Université de Haïfa dirigée par Elisha Linder, conseillée par Jay Rosloff, un spécialiste des coques, de l’Institut d’archéologie nautique de la Texas A&M University.
Les conditions de la fouille ont été particulièrement difficiles : comme le bateau se trouvait dans des eaux peu profondes – 2 mètres –, le sable dérivait continuellement dans la tranchée d’excavation et la visibilité dans l’eau était médiocre. Au cours des trois saisons de travail, qui ont totalisé cent soixante jours de plongée, seuls trente-deux jours ont été effectifs pour l’excavation du navire et de son contenu ! Cela donne une idée des défis de la discipline. L’exiguïté du site ne permettait pas à plus de trois paires de plongeurs de travailler sur le navire en même temps.
Les archéologues ont, dans un premier temps, effectué des fouilles méticuleuses pour extraire tous les artefacts du navire, tout en minimisant les dommages sur les structures. Les objets ont été soigneusement documentés et photographiés avant leur extraction. La plus grande partie du bateau était enfouie suffisamment profondément dans le sable pour être isolée des conditions aérobies qui auraient dégradé le bois et les métaux : l’oxygène et l’eau de mer sont très corrosifs. L’épave a donc été exceptionnellement préservée.
Le bois a été transféré dans des réservoirs de préservation permanente à l’Université de Haïfa, où il a subi un processus d’imprégnation de sept ans par du polyéthylène glycol chauffé (PEG).
L’exploration a commencé par la poupe et s’est poursuivie vers l’avant, par petits segments afin d’éviter que les vagues n’endommagent les parties exposées. Au fur et à mesure du déroulement des fouilles, les artefacts et les éléments du navire ont reçu des traitements adaptés afin de prévenir leur dégradation lors de l’exposition à l’air. Une fois sortis de la mer, ils ont été immédiatement placés dans des réservoirs d’eau douce.
Ensuite, le bois a été transféré dans des réservoirs de préservation permanente à l’Université de Haïfa, où il a subi un processus d’imprégnation de sept ans par du polyéthylène glycol chauffé (PEG), afin d’améliorer la stabilité dimensionnelle en remplaçant l’eau dans les cellules. Cette phase s’est achevée en 1996, le bois a été laissé à sécher jusqu’en mars 1999, date à laquelle il a été transféré dans une aile dédiée construite au musée Hecht, sur le site de l’Université. Le bateau a alors été réassemblé pour son exposition.
La coque et sa construction

© P. Sibella, adapté par K. Asuli
La coque conservée mesure 11 mètres de long et 4 mètres de large, avec un poids de déplacement estimé à 20 tonnes, dont plus de 12 tonnes de lest. La quille est constituée d’une seule pièce en bois de 7,6 mètres de long, 11 cm de large et 15,9 cm de haut.
La coque a été construite principalement en pin d’Alep, à l’exception des tenons et de la fausse quille qui étaient en chêne. Le bois ne présente aucun signe de dommages causés par les teredinidae (mollusques qui s’attaquent au bois), ni d’usure caractéristique d’un usage prolongé, ce qui a conduit les archéologues à penser que le navire a pu couler lors de son voyage inaugural ou peu de temps après.
Un navire marchand et ses trésors
L’étude des objets découverts dans l’épave tend à montrer qu’il s’agissait d’un navire marchand important qui naviguait en Méditerranée. Parmi ces objets se trouvent une boîte en bois d’olivier en forme de cœur ou de feuille, dotée d’un couvercle pivotant, et deux en forme de violon. Ces boîtes étaient probablement utilisées pour des cosmétiques ou des bijoux.
On a également trouvé une collection d’outils pour le travail du bois, un grand nombre de queues et de tenons, ainsi qu’une pierre à aiguiser. On en déduit qu’au sein de chaque équipage, l’un des marins embarqués sur ce type de bateau était charpentier et son rôle était essentiel pour réparer et entretenir le navire.


Soixante-dix récipients en poterie, dont beaucoup étaient complets, ont été trouvés dans l’épave. Il s’agit de cruches, d’assiettes, de lampes, d’une marmite, d’un pot à eau, de plusieurs jarres de stockage, d’amphores décorées, de cruches miniatures et d’objets à glaçure noire. La plupart sont attribués à Chypre, mais certains pourraient provenir de Grèce ou de la côte levantine (de la Turquie jusqu’à l’Égypte).

© A. Efremov / DR
L’épave contenait également des restes de nourriture, notamment du raisin, des figues, des olives et de l’orge. Ils semblent provenir de l’est de la Méditerranée, très probablement du sud-ouest de la Turquie et des îles adjacentes, et indiquent que le bateau a coulé pendant l’été. D’autres matériaux organiques comprennent un panier tressé et une grande quantité de corde. Exceptionnelles trouvailles avec ce niveau de conservation lié aux conditions anaérobiques déjà évoquées, comme celles du désert de Judée.
Les clous utilisés pour la construction du bateau se sont avérés être faits de cuivre, extrait dans le nord-ouest de Chypre. On a aussi découvert, à l’avant tribord du navire, l’ancre à un bras du bateau, fabriquée en chêne et dotée d’une crosse remplie de plomb, avec les restes d’une corde encore attachée.
Une découverte majeure
La découverte de l’épave de Ma’agan Michael a été reconnue comme l’une des plus significatives dans le domaine de l’archéologie maritime en Israël et dans le monde. Plus généralement, les épaves antiques sont des fenêtres sur le passé, des « capsules temporelles » qui permettent aux archéologues, historiens et scientifiques d’explorer divers aspects des sociétés anciennes à l’instant du naufrage. Tout est concentré dans un petit espace délimité bien plus exploitable que des fouilles d’un site terrestre, forcément plus étendu.
Ce que nous apprennent les épaves antiques
- Vie quotidienne : outils, vêtements, objets de décoration, jeux et œuvres d’art offrent un aperçu des modes de vie, des croyances et des pratiques culturelles des peuples anciens.
- Commerce : les denrées alimentaires et biens de consommation (vin, huile d’olive, céréales) renseignent sur les productions locales et les échanges commerciaux entre régions. Les cargaisons ont permis de reconstituer les grandes routes maritimes commerciales de l’Antiquité.
- Construction navale : l’étude des épaves permet de mieux comprendre les techniques de construction navale, les matériaux employés et les innovations techniques à différentes époques.
- Navigation : les découvertes liées à la navigation (compas, boussoles) montrent l’évolution des techniques maritimes au fil des siècles.
- Environnement : l’analyse des dépôts sédimentaires autour des épaves peut fournir des informations sur les conditions environnementales de l’époque, y compris les changements climatiques et leurs impacts sur le commerce maritime.
Ma’agan Michael II : la réplique

© A. Efremov / DR
L’archéologie sous-marine en Israël est un domaine dynamique et essentiel pour la compréhension du passé de la région. Grâce à des découvertes notables et à l’utilisation de technologies modernes, les archéologues continuent à enrichir notre connaissance des peuples qui ont habité le Levant. L’utilisation de technologies avancées comme les drones marins, la photographie sous-marine, la bathymétrie et le système de positionnement global (GPS) a révolutionné la manière dont les sites sont fouillés et documentés.
Dans le cas de l’épave de Ma’agan Michael, la découverte archéologique s’est poursuivie par une nouvelle aventure : le 17 mars 2017, une réplique du bateau a été mise à l’eau dans la baie de Haïfa par l’Université de Haïfa et l’Autorité des Antiquités d’Israël. Après deux ans de travaux de restauration par un groupe de bénévoles, le nouveau navire a été baptisé Ma’agan Michael II.
Vous entrez dans le ventre de ce navire et vous comprenez qu’à l’intérieur il y a près de dix mille boulons et des dizaines de milliers de clous […] cela fait partie des problématiques que nous ignorions il y a deux ans, c’est extraordinaire…
Les archéologues participant au projet espéraient découvrir comment les marins de l’Antiquité naviguaient contre les vents et les courants, d’autant plus qu’ils ne disposaient pas des solutions technologiques d’aujourd’hui.
Les archéologues avaient récupéré une boîte à outils de charpentier dans l’épave. Ils l’ont utilisée pour construire la réplique en recourant aux mêmes matériaux, méthodes de travail et outils que ceux utilisés il y a deux mille cinq cents ans. Avner Hillman, archéologue à l’Autorité des Antiquités d’Israël, dont la thèse de doctorat porte sur les anciennes méthodes de travail du bois utilisées dans la construction du navire, a supervisé le projet.
Depuis 2017, Ma’agan Michael II a effectué plus de cinquante navigations le long des côtes israéliennes, qui ont fourni des informations essentielles sur les techniques de navigation anciennes.
Les épaves antiques sont donc bien plus que de simples vestiges dans notre imagination. Elles suscitent des réflexions sur l’histoire, l’exploration, ainsi que la relation humaine avec le temps et l’environnement. Leur présence dans la culture contemporaine témoigne d’une fascination qui continue de captiver les esprits, de nourrir la recherche, renouvelant le désir de découvrir et de comprendre notre passé.