L’Autorité des Antiquités d’Israël a annoncé le 16 mars 2021 de nouvelles découvertes passionnantes concernant les rouleaux de la mer Morte ainsi que des trouvailles inattendues dont des dizaines de fragments d’un rouleau biblique, des dizaines de pièces de monnaies datées de la période de Bar Kokhba, ou encore le plus ancien panier en osier du monde.
Les archéologues Hagay Hamer et Oriah Amichai à l’entrée de la Grotte des Horreurs. © Eitan Klein, Autorité israélienne des antiquités
Malgré la pandémie, le retentissement de ces découvertes a été mondial et, tant le public que les journalistes et les scientifiques, se sont émus et enthousiasmés ! La couverture de la presse a été impressionnante. L’émotion au rendez-vous. Si l’événement a été autant relayé c’est que, d’une part, pendant plus de 60 ans, aucune découverte semblable n’avait été réalisée, et que d’autre part l’intérêt du public semble toujours intact et son imagination toujours prête à s’enflammer.
Une opération nationale d’envergure qui mêle archéologie et police des antiquités
Le pillage d’antiquités : l’un des plus vieux métiers du monde ! La motivation des pilleurs est claire : mettre la main sur des trésors archéologiques et les vendre aux plus offrants. Bijoux en or, en argent et en pierres précieuses, verreries et céramiques ou pièces de monnaies antiques, ils jettent leur dévolu sur tout ce qui peut intéresser des collectionneurs privés, et malheureusement certains musées nationaux. Pour alimenter ce trafic, les voleurs et les trafiquants profitent des conflits (Irak, Syrie) pour piller les musées et réserves nationales des États en crise ainsi que les sites archéologiques. Ils ciblent des tombes, des nécropoles.
En Israël tout ce qui touche à l’époque biblique, à la période du Second Temple ou les débuts du christianisme intéressent particulièrement les trafiquants. Leurs Graal : les rouleaux de la mer Morte, dénommés également rouleaux du désert de Judée ou rouleaux de Qumran.
Ce pillage très lucratif (entre 6 et 8 milliards de dollars par an), ces fouilles clandestines, financent le terrorisme1 mais sont surtout une attaque en règle au patrimoine archéologique. Trop longtemps resté sous les radars, le trafic de biens culturels constitue un réel défi pour la communauté internationale. Ce dernier figurait en 2020 au troisième rang mondial en termes de volume, derrière le trafic de drogue et celui des armes.
« Creuser un trou pour y trouver quelque chose » détruit à jamais les sites. Le contexte archéologique jusqu’alors préservé disparaît, les informations sur le nombre, la nature et la qualité des objets et du matériel pillé rendent les études et publications scientifiques impossibles.
Cette catastrophe scientifique et culturelle représente un jackpot pour les pilleurs2. Compte tenu de sa situation géographique et de la richesse de son patrimoine sous la terre ou sous les mers, Israël est une importante plaque tournante dans le domaine du trafic international de biens culturels et d’antiquités.
Les grottes du désert de Judée ont été ciblées par les pilleurs d’antiquités qui n’ont pas hésité à risquer leur vie dans leur recherche. Ils ont visité, endommagé et détruit des preuves historiques, et dérobé des trésors perdus. Les manuscrits de la mer Morte, découverts fortuitement il y a près de 70 ans par des bédouins à la recherche d’une chèvre égarée, comprennent les premiers exemplaires connus des livres bibliques de l’an 400 à l’an 300 avant J.-C. En tant que tels, les rouleaux de Qumran sont considérés comme la découverte archéologique la plus importante du XXe siècle.
L’IAA dispose d’une unité spéciale de lutte contre ce trafic et contre les fouilles illégales. L’une des plus efficace au monde selon l’Unesco. Sa particularité : des policiers d’élite qui sont de surcroît des archéologues rompus à tous les terrains.
Israël Hasson, directeur de l’IAA, décide en 2017, sur les recommandations de Amir Ganor, directeur de l’Unité spéciale, de procéder à une opération systématique de fouilles de près de 800 grottes situées dans le désert de Judée. Cette opération fait suite à une fouille de sauvegarde dans la « grotte des crânes », après un énième pillage. Pendant trois semaines, 750 volontaires, encadrés par les membres de l’unité, se sont relayés, ont dormi en plein désert ; descendant en rappel et passant la grotte au peigne fin sous la direction des archéologues. La grotte a livré ce qui a pu échapper aux pilleurs successifs. Le succès est tel que germe un projet national : visiter toutes les grottes du désert de Judée et, après évaluation, les fouiller scientifiquement jusqu’à la roche-mère. L’opération est difficile compte tenu de la géomorphologie du désert de Judée, de ses falaises abruptes, de ses ravins, des conditions d’accès aux grottes et du climat. Les surprises sont aux rendez-vous pour les équipes de recherche, de fouille et de sauvegarde.
Pour la première fois depuis soixante ans, de nouveaux fragments d’un rouleau biblique sont mis au jour
Les fouilles archéologiques révèlent deux dizaines de fragments de rouleaux bibliques. L’émotion des fouilleurs est intense, la récompense des efforts est là sous leurs yeux. Les précautions d’extraction sont extrêmement rigoureuses, il ne faut pas endommager les parchemins et ne rien perdre du contexte qui les entoure : sable, terre, pollens, stratigraphie…

© Shai Halevi, Autorité israélienne des antiquités
Les laboratoires de l’IAA au musée d’Israël, près du Sanctuaire du Livre, font parler les parchemins : l’analyse scripturale des fragments du rouleau révèle qu’il a été écrit en grec et qu’il s’agit d’une copie des Livres des douze petits prophètes. La conservation et l’étude des fragments sont menées par Tanya Bitler, le Dr Oren Ableman et Beatriz Riestra. Ils identifient le fait qu’ils ont été écrits uniquement par deux scribes différents. Après une nouvelle analyse, sémantique cette fois, apparaît le contenu : un extrait des versets du prophète Zacharie et du prophète Nahum.

© Shai Halevi, Autorité des antiquités d’Israël
La reconstruction de onze lignes de texte des fragments par les experts a livré un extrait du prophète Zacharie :
« Voici ce que vous devez faire : dites-vous la vérité les uns aux autres, rendez la justice vraie et parfaite dans vos portes. Et n’inventez pas le mal les uns contre les autres, et n’aimez pas le parjure, parce que ce sont des choses que je déteste, déclare le Seigneur. »
Zacharie, Chapitre 8, versets 16-17
Zacharie, fils de Bérékhia, le fils d’Ado, a prophétisé sous le règne de Darius Ier, roi de Perse, vers 520 av. J.-C. Il est le deuxième prophète ayant exercé son ministère depuis l’exil, après Aggée dont il fut un contemporain. Personnage important parmi les douze petits prophètes d’Israël, son livre, le livre de Zacharie, est rentré dans le canon biblique et parmi les livres de l’Ancien Testament pour les chrétiens. Il est favorable à la reconstruction du Second Temple. Il est fait mention de l’assassinat d’un autre Zacharie, fils de Joad, dans les évangiles, par Jésus lui-même ; son meurtre est le dernier meurtre raconté par la Bible. Il est lapidé sur le parvis du Temple où il s’exclame : « Yahvé verra et demandera compte ! ».
L’équipe d’experts a également identifié, sur un autre fragment, des versets du prophète Nahum :
« Les montagnes tremblent à cause de lui, et les collines fondent. La terre se soulève devant lui, le monde et tout ce qui y habite. Qui peut résister à sa colère ? Qui peut résister à sa fureur ? Sa colère se répand comme le feu, et les roches sont brisées à cause de Lui. »
Nahum
Nahum dont le nom en hébreu signifie « Consolateur » est le septième des douze petits prophètes. Il a vécu à la fin du VIIe siècle avant J.-C. dans le Royaume de Juda confronté à la menace de l’Empire assyrien, probablement sous le règne de Manassé. Il prédit la destruction et la fin misérable de Ninive et de l’empire assyrien.
Les artefacts, l’analyse du support et de l’encre, ont été datés de l’époque de Bar Kokhba (de l’an 132 à l’an 136 de notre ère), et la datation des parchemins a été renforcée par un trésor de pièces enfouies près du rouleau daté lui aussi de la même époque.

© Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités
Lorsque l’on compare le texte figurant dans les fragments découverts au texte que nous connaissons dans le canon massorétique, de nombreuses différences sont notables, dont certaines sont assez surprenantes. Ainsi, ce qui est remarquable et unique sur ces bouts de parchemins écrits en grec, c’est que seul le nom de Dieu apparaît en hébreu. Il est écrit en paléo-hébreu, l’écriture hébraïque ancienne, propre à la période du Premier Temple. Ce qui est exceptionnel, c’est que cette écriture a été conservée près de mille ans et a été utilisée par la communauté de Qumran ainsi qu’à l’époque de la révolte de Bar Kokhba. On retrouve aussi cette écriture en paléo-hébreu sur des pièces de monnaie de la révolte.
Cette différence nous en dit long sur la transmission du texte biblique jusqu’aux jours de la révolte de Bar-Kokhba. Elle nous renseigne sur les changements qui se sont produits au fil du temps, dont certains étaient inconnus dans la version actuelle.
Lors d’une conférence donnée à Paris pour la Fondation Israël Archéologie, le public avait découvert, stupéfait, un extrait des psaumes écrits en hébreu, parfaitement lisible deux mille ans après le travail du scribe par un hébraïsant. Et sur ce rouleau de Qumran daté d’un peu avant la destruction du Second Temple à Jérusalem par les romains (70 après J.-C), le nom de Dieu apparaît aussi en écriture hébraïque ancienne de la période du Premier Temple.
Les parchemins, vieux de deux mille ans, ont été extraits de la « grotte de l’horreur » dans la réserve du désert de Judée, précisément au Nahal Hever. La grotte ainsi surnommée tiendrait son nom de ses conditions d’accès : sous un à-pic vertigineux à environ 80 mètres du sommet de la falaise bordée de ravins et flanquée de gorges profondes. Il n’est possible d’y accéder qu’en rappel, en s’accrochant à des cordes entre ciel et terre et en descendant prudemment la falaise abrupte.
Il est émouvant d’imaginer et de se représenter que dans cette grotte, des combattants juifs de la révolte de Bar Kokhba ont vécu, il y a près de mille neuf cents ans. Les rebelles juifs nous ont légué d’autres découvertes : une cache de pièces de monnaie de la révolte extrêmement rares, portant des symboles juifs tels que la harpe et le palmier dattier ; des flèches et des pointes de lances, du tissu tissé, des sandales et même des peignes à poux. Les combattants juifs se cachaient pour échapper aux romains et mener leur guérilla. À la fin de la deuxième révolte, les juifs ont fini par perdre la guerre. S’en est suivie la destruction totale de Jérusalem, la fondation sur ses ruines par l’empereur Hadrien de Aelia Capitolina et le véritable deuxième exil du peuple juif. Les combattants ont été massacrés par les romains, les survivants mis en esclavage et déportés dans le monde romain.

© Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités
Le désert de Judée a livré d’autres découvertes extraordinaires de différentes périodes
Dans la grotte, les archéologues ont mis au jour d’autres découvertes de différentes périodes, notamment un panier en osier complet, exceptionnellement bien conservé. Le panier a été daté de la période néolithique (pré-poterie), il y a environ dix mille cinq cents ans. À notre connaissance, c’est le plus ancien panier au monde. Le panier a une capacité de 90 à 100 litres et était apparemment utilisé pour le stockage.

© Yaniv Berman, Autorité israélienne des antiquités

© Yaniv Berman, Autorité israélienne des antiquités
Il fournit de nouvelles données fascinantes sur le stockage des produits alimentaires, quelques mille ans avant l’invention de la poterie. Le panier est tissé à partir de matière végétale et sa méthode de tissage est inhabituelle. Quand il a été trouvé, il était vide. Seules les recherches futures sur une petite quantité des matières résiduelles au fond du panier nous aideront à découvrir à quoi il servait et ce qu’il contenait. La recherche est dirigée par le Dr Naama Sukenik et le Dr Ianir Milevski de l’IAA.
Toutes ces découvertes exceptionnelles sont possibles grâce aux conditions climatiques à l’intérieur des grottes du désert de Judée : absence de soleil direct, pas de vent ni de pluie, climat sec, hygrométrie constante et stable, températures élevées et extrême aridité de la région. Tous ces facteurs facilitent la très bonne conservation des matières organiques.
Le Dr Eitan Klein de l’IAA a déclaré que 80 kilomètres ont été systématiquement inspectés par trois équipes dirigées par trois archéologues : Oriah Amichai, Hagay Hamer et Haim Cohen. Ils ont travaillé avec des équipes de volontaires bénévoles. Il a fallu creuser et tamiser en endurant une poussière épaisse, suffocante. Ils ont utilisé des drones, des équipements d’escalade et de descente en rappel, de la high-tech pour accéder à ces grottes « inatteignables ». Pour certaines, elles n’avaient pas connu la présence d’un être humain depuis presque deux millénaires.

© Clara Amit, Autorité israélienne des antiquités
L’opération passionnante est toujours en cours et l’équipe continue à chercher les vestiges du passé qui nous lient tous à cette terre et à notre histoire, indépendamment de nos croyances. Les pilleurs d’antiquités sont mis hors d’état de nuire et l’État d’Israël investit des ressources considérables au fil des ans dans la conservation des sites antiques pour les générations futures.
Ces découvertes attestent directement de l’héritage juif de la région mais ne sont pas simplement importantes pour notre propre héritage culturel en Israël. Elles éclairent aussi notre histoire et celle de l’humanité, elles sont importantes pour le monde entier.
Ces découvertes attestent directement de l’héritage juif de la région. Elles éclairent aussi notre histoire et celle de l’humanité, elles sont importantes pour le monde entier.
Notes
1. L’E.I. a retiré entre 500 millions et un milliard d’euros de ce trafic d’après Gilles de Kerchove, le coordinateur de l’Union Européenne pour la lutte contre le terrorisme.
2. Le prix d’une antiquité sortie illégalement de terre et celui d’antiquité pouvant être présentée sur le marché légal, passe d’une centaine de dollars à plusieurs centaines de milliers de dollars pour des pièces exceptionnelles. En 2011, Sotheby’s New York réalisa la vente d’une statue grecque attribuée au sculpteur Timothéos d’Épidaure (IVe siècle avant J.-C.) pour un montant de près de 20 millions de dollars. Le « blanchiment » de la pièce peut prendre des années.